Le système kényan d’assurance maladie, récemment réformé sous l’impulsion du président William Ruto, fait l’objet de vives critiques. Selon Courrier International, qui cite The Guardian et d’autres médias, l’outil d’intelligence artificielle intégré à la Social Health Authority (SHA) aurait pour effet de surfacturer systématiquement les Kényans les plus pauvres, tout en sous-évaluant les revenus des plus aisés. Une enquête révèle des dysfonctionnements majeurs dans un système présenté comme un progrès pour l’accès aux soins.
Ce qu'il faut retenir
- Un algorithme biaisé : l’IA de la SHA surestime les revenus des plus pauvres et en sous-évalue d’autres, selon des sources gouvernementales citées par The Guardian.
- Des cotisations incompréhensibles : les primes d’assurance, calculées par l’IA, sont jugées inabordables ou illisibles par les bénéficiaires.
- Une réforme lancée en 2026 : la SHA, pierre angulaire de la réforme du système de santé kényan, repose sur une « expérience technologique » utilisant l’IA.
- Des alertes ignorées : dès avant son lancement, le gouvernement avait été averti des risques de pénalisation des plus démunis, comme le rapporte Africa Uncensored.
- Un outil controversé : pour certains, cette IA permet au gouvernement de se désengager de ses responsabilités sociales, dénonce le Dr Brian Lishenga.
Une réforme née dans un contexte de crise sociale
Le Kenya traverse depuis 2024 une période de tensions sociales marquées par des manifestations contre le coût de la vie. C’est dans ce contexte que le président William Ruto a lancé, en avril 2026, une réforme ambitieuse de son système de santé. L’objectif affiché ? Rendre les soins accessibles à tous, une promesse électorale centrale de son mandat. Pour y parvenir, son gouvernement a misé sur une innovation technologique : l’intégration d’un système d’intelligence artificielle au cœur de la nouvelle Social Health Authority (SHA).
Selon Lighthouse Reports, cette IA devait calculer le montant des cotisations de santé en fonction des ressources de chaque citoyen. Mais dès ses débuts, le système a montré ses limites, révélant des inégalités criantes dans son fonctionnement.
Un algorithme qui pénalise les plus vulnérables
Le cœur du problème réside dans la méthode de calcul utilisée par l’IA. Comme l’explique Lighthouse Reports, le système repose sur un « apprentissage automatique prédictif ». Il pose des dizaines de questions aux citoyens sur leur mode de vie et leurs biens, puis utilise ces données pour estimer leurs revenus. Un pourcentage de ce revenu prédit est ensuite prélevé sous forme de cotisation annuelle pour l’assurance maladie.
Le problème ? Cette formule, qualifiée de « défectueuse » par des consultants internes, fonctionne de manière profondément inéquitable. « Les consultants chargés de l’améliorer ont décrit le système comme intrinsèquement injuste et ont souligné l’impossibilité de corriger ses défauts », précise Africa Uncensored. Pourtant, malgré ces avertissements, le gouvernement a maintenu le lancement du dispositif.
Un système déjà critiqué pour ses précédents usages
Le Kenya n’en est pas à son coup d’essai en matière d’utilisation de l’IA dans les politiques sociales. Des algorithmes similaires sont déjà déployés pour déterminer l’éligibilité aux prêts étudiants ou aux aides alimentaires. Cependant, comme le souligne Africa Uncensored, la SHA se distingue par son ampleur : elle évalue près de la totalité des ménages kényans. Ses décisions, qui conditionnent l’accès aux soins, peuvent donc avoir des conséquences vitales pour des millions de personnes.
Ce caractère systémique du système a nourri les craintes d’une utilisation détournée de la technologie. Pour le Dr Brian Lishenga, président de l’Association des hôpitaux privés ruraux et urbains du Kenya, cette IA représente avant tout « un excellent outil pour permettre au gouvernement de se défaire de ses responsabilités ».
« Les consultants chargés de l’amélioration du système l’ont décrit comme inéquitable et soulignent qu’il comporte des défauts intrinsèques impossibles à corriger. »
Africa Uncensored, citant des sources internes
Des dysfonctionnements confirmés par plusieurs médias
L’enquête menée par The Guardian, à laquelle ont contribué Lighthouse Reports et Africa Uncensored, révèle que le gouvernement kényan était au courant des risques dès le début du projet. Un document exclusif obtenu par Africa Uncensored détaille les dysfonctionnements du système SHA et confirme que celui-ci « pénalisait durement les plus démunis ».
Ces révélations surviennent alors que le Kenya tente de stabiliser son économie après des années de crise. En 2024, le pays avait été secoué par des mouvements de protestation massifs contre la hausse du coût de la vie. Dans ce contexte, une réforme du système de santé mal conçue risque d’aggraver les inégalités sociales plutôt que de les atténuer.
Reste à voir si les autorités kényanes prendront en compte ces alertes pour ajuster leur approche. Une chose est certaine : l’enjeu dépasse largement le cadre technique. Il s’agit ni plus ni moins de l’accès aux soins pour des millions de Kényans, dans un pays où les inégalités sociales restent un défi majeur.
L’algorithme de la SHA surestime les revenus des Kényans les plus pauvres et en sous-évalue d’autres, selon des sources gouvernementales citées par The Guardian. Cette méthode repose sur des questions intrusives (mode de vie, biens possédés) pour prédire les revenus, avant de calculer une cotisation annuelle. Les consultants internes qualifient cette formule de « défectueuse » et inéquitable.