Le réalisateur japonais Ryusuke Hamaguchi, de retour en compétition officielle à Cannes avec son troisième long-métrage présenté sur la Croisette, défend une vision du cinéma comme levier de changement sociétal. Présenté le 15 mai 2026, « Soudain », qui sortira en salles le 12 août suivant, interroge les pratiques de soin des personnes âgées à travers le prisme de la méthode Humanitude. Selon Franceinfo - Culture, le cinéaste, qui a tourné ce projet en France avec Virginie Efira, estime que cette approche pourrait être généralisée bien au-delà du secteur médical.
Ce qu'il faut retenir
- Ryusuke Hamaguchi, en compétition à Cannes 2026 avec « Soudain », un film tourné en France et interprété par Virginie Efira ;
- Le film s’inspire de la méthode Humanitude, une technique française de prise en charge des personnes âgées atteintes de troubles cognitifs, qui vise à rétablir le respect et la dignité dans les soins ;
- Le réalisateur propose d’étendre cette méthode à l’industrie cinématographique et à l’ensemble de la société ;
- Virginie Efira, qui parle japonais dans le film, a dû apprendre la langue en un temps record pour incarner son personnage ;
- Le tournage en France a permis une approche plus réactive et improvisée, contrairement aux contraintes habituelles du cinéma japonais.
Un projet né d’une correspondance et d’un hasard géographique
Ryusuke Hamaguchi, âgé de 47 ans, n’avait pas initialement prévu de réaliser son nouveau film en France. Comme il l’explique à Franceinfo - Culture, c’est une « succession d’événements » qui l’a conduit jusqu’à Paris. Le point de départ ? Une correspondance entre la philosophe Maoko Miyano, atteinte d’un cancer du sein en phase terminale, et l’anthropologue Maho Isono. Leurs échanges, à la fois intellectuels et abstraits, ont inspiré le réalisateur, mais leur adaptation cinématographique s’est avérée complexe. C’est alors que la société Ciné-France lui a proposé une collaboration, déclenchant chez lui l’idée de situer son récit en France. « En France, il y a une tradition de cinéma très verbal, avec des réalisateurs comme Jean Eustache ou Éric Rohmer, que j’apprécie. Si je voulais réaliser un film dans ce format, la France était le lieu idéal », confie-t-il.
Humanitude : une méthode universelle selon Hamaguchi
Pour Hamaguchi, le choix de la méthode Humanitude s’est imposé naturellement. Élaborée en France dans les années 1970, cette approche vise à remplacer les gestes brutaux ou mécaniques envers les personnes âgées souffrant de troubles cognitifs par des techniques respectueuses, favorisant le dialogue et la reconnaissance de leur humanité. « Souvent, les soignants considèrent que les personnes âgées ne sont plus capables de coopérer à cause de leurs troubles, et les traitent comme des objets. Pourtant, il reste toujours une part d’intelligence et de conscience », explique le réalisateur. Convaincu que cette méthode dépasse le cadre médical, il en fait le cœur de son manifeste cinématographique : « Je pense qu’on devrait appliquer la méthode Humanitude dans l’industrie du cinéma, et même l’étendre à toute la société ».
Un tournage immersif au sein d’un Ehpad parisien
Pour préparer son film, Hamaguchi a passé plusieurs semaines dans un Ehpad du 15e arrondissement de Paris, un choix qui a permis aux résidents et au personnel soignant de s’impliquer dans le projet. Certains ont même endossé des rôles de figuration ou de petits rôles. « Vivre dans l’Ehpad pendant les repérages nous a permis de créer des liens avec les soignants et les résidents, essentiels pour rendre le film authentique », souligne le cinéaste. Ce cadre a également nourri sa réflexion sur le respect des personnes en fin de vie, thème central de « Soudain ».
Virginie Efira, une actrice transformée par le rôle
Le réalisateur a choisi Virginie Efira pour incarner Marie-Lou, la directrice de l’Ehpad, après avoir été impressionné par son ouverture d’esprit. « Elle avait un cœur très ouvert et une réelle envie de se lancer dans une expérience cinématographique exigeante », précise-t-il. Malgré l’absence de connaissances en japonais au départ, l’actrice a relevé le défi avec détermination. « Même des Japonais pourraient croire qu’elle parle couramment la langue. Son niveau est incroyable, preuve de son engagement », reconnaît Hamaguchi. Ce travail d’actrice s’inscrit dans une démarche plus large : « Le plus important, c’est ce qui se passe au niveau du corps des acteurs. Parfois, l’émotion naît spontanément, et c’est ce moment de grâce que je cherche à capter ».
Des conditions de tournage idéales, un hasard assumé
Le réalisateur, habitué aux tournages japonais où les délais sont stricts et les plans minutieusement préparés, a découvert en France un environnement plus flexible. « Au Japon, les temps de tournage sont très courts, on prépare tout à l’avance, et il reste peu de place à l’improvisation. En France, les équipes sont réactives, et j’ai pu bénéficier de cette dynamique », explique-t-il. Cette liberté a permis à Hamaguchi de cultiver le hasard, une constante dans son cinéma. « Si un oiseau entre dans la scène, on le laisse faire. Pour montrer le hasard, il faut pouvoir le filmer tel quel », déclare-t-il.
Cette approche a aussi influencé la dimension politique du film, bien que ce ne fût pas son intention initiale. « Mes films sont souvent inspirés par des angoisses personnelles, mais aujourd’hui, c’est la société elle-même qui est devenue plus politique. Avec les mutations actuelles, nous ne pouvons plus vivre comme avant. Un changement est nécessaire », estime-t-il.
Un manifeste sur le capitalisme et l’humanité
Parmi les scènes marquantes de « Soudain », l’une d’elles voit Mari, une metteuse en scène japonaise (jouée par l’actrice japonaise Kyoko Kagawa), expliquer à Marie-Lou le fonctionnement du capitalisme. Une séquence qui, selon Hamaguchi, dépasse les clivages idéologiques : « Quelles que soient les convictions de chacun, tout le monde peut objectivement reconnaître la justesse de son analyse ». Cette scène illustre l’ambition du film : mêler réflexion sociétale et émotion pure, sans tomber dans le didactisme.
Le cinéaste, habitué aux compétitions cannoises où il a déjà présenté deux autres films, se dit cette fois-ci « plus décontracté ». Une évolution qui reflète aussi l’accueil chaleureux réservé à son œuvre en France, où il a trouvé un terreau fertile pour ses idées.
Avec « Soudain », Ryusuke Hamaguchi signe un film à la fois intime et engagé, où le cinéma devient un outil de transformation sociale. Entre hommage à la dignité humaine et critique du capitalisme, le long-métrage interroge : jusqu’où peut-on aller dans la remise en question des normes établies ? La réponse, en partie, se trouvera dans les salles à partir du mois d’août.
La méthode Humanitude est une approche française de prise en charge des personnes âgées atteintes de troubles cognitifs, développée dans les années 1970. Elle vise à remplacer les gestes brutaux ou mécaniques par des techniques respectueuses, favorisant le dialogue et la reconnaissance de leur humanité. Hamaguchi la défend comme un modèle applicable au cinéma et à la société, car elle remet en cause les pratiques déshumanisantes, qu’elles soient médicales ou sociales.