« On ne peut pas imaginer que l'industriel établisse lui-même la preuve de sa responsabilité », a dénoncé mercredi 20 mai sur France Inter Nathalie Goutaland, avocate de certaines familles, au lendemain de la publication d'un rapport parlementaire pointant les défaillances majeures de l'État et des industriels dans la gestion de la crise des laits infantiles contaminés à la toxine céréulide. Selon Franceinfo - Santé, ce rapport révèle notamment un manque de réactivité dans les alertes sanitaires et une organisation défaillante dans le traitement des échantillons de lait, aggravant une situation déjà critique.

Ce qu'il faut retenir

  • Un lien a été établi en février 2026 entre la mort d'un nourrisson à Montpellier et la consommation de laits infantiles contaminés à la céréulide.
  • Le rapport parlementaire souligne des lacunes dans la surveillance des industriels et une réaction tardive de l'État face à la contamination.
  • Les familles ont été orientées vers les industriels pour analyser les restes de lait, au lieu de bénéficier d'une enquête indépendante.
  • La contamination provient de lots d'huile ARA livrés par un fournisseur chinois à partir d'octobre 2024, mais les analyses complémentaires ont été réalisées avec retard.
  • Les gestes urgents diffusés en janvier 2026 aux médecins ne mentionnaient que des symptômes gastro-intestinaux, omettant les risques neurologiques et hépatiques.

Une gestion de crise sous le feu des critiques

Pour Nathalie Goutaland, l'un des principaux problèmes réside dans le dispositif mis en place par certains services de l'État. « Quand des familles faisaient état de la présence de restes de lait, on les orientait vers l'industriel pour récupérer ces restes et qu'ils soient analysés, alors qu'en réalité ces restes devaient être analysés dans le cadre d'une enquête », a-t-elle expliqué. Une procédure contraire au principe d'indépendance nécessaire pour établir la responsabilité des industriels. « On ne peut pas imaginer que l'industriel établisse lui-même la preuve ou non de sa responsabilité », a-t-elle insisté, rappelant que cette situation est d'autant plus inacceptable que la réglementation européenne impose aux États de garantir la sécurité sanitaire sans attendre une certitude absolue de dangerosité.

Le rapport parlementaire, qui a servi de base à cette prise de parole, établit que la contamination par la céréulide était liée à des lots d'huile ARA (riche en acide arachidonique) livrés par un fournisseur chinois à partir d'octobre 2024. Pourtant, les analyses complémentaires n'ont été lancées qu'entre le 24 et 26 décembre 2025, après qu'une usine française a été identifiée comme concernée. « On a pris le temps de cartographier, de faire des analyses lots par lots, alors qu'un rappel aurait dû être immédiat dès lors qu'un produit est susceptible d'être dangereux », a critiqué l'avocate. Elle rappelle que « la réglementation européenne est claire : on fait un rappel dès lors que le produit est susceptible d'être dangereux. On n'attend pas d'être certain qu'il l'est. Et ça, ce n'est pas négociable ».

Une communication sanitaire jugée insuffisante et tardive

Outre les défaillances dans la gestion des échantillons, l'avocate a pointé du doigt une communication défaillante envers les professionnels de santé. Les « gestes urgents » édités en janvier 2026, bien que tardifs, se limitaient à mentionner des symptômes gastro-intestinaux. Or, la toxine céréulide, une fois ingérée, peut provoquer des symptômes neurologiques et hépatiques, des risques que les médecins n'ont donc pas été incités à surveiller. « Aujourd'hui, ça, c'est une vraie défaillance », a-t-elle conclu, soulignant que la sensibilité sanitaire des nouveau-nés exige une vigilance maximale de la part des autorités.

Cette crise met en lumière les failles d'un système où la responsabilité des industriels est jugée de manière partielle, et où la réactivité de l'État est souvent remise en cause. Le rapport parlementaire, fruit d'une mission flash menée par Mathilde Hignet et ses collègues, avait déjà alerté en mars 2026 sur le fait que « du lait contaminé est resté sur le marché pendant un an », une situation que Nathalie Goutaland qualifie d'inacceptable. « La réglementation européenne impose une approche préventive, pas une approche curative », a-t-elle rappelé, insistant sur l'obligation de protéger en priorité les populations les plus vulnérables.

Une contamination aux origines chinoises et une usine française pointée du doigt

Les investigations menées dans le cadre du rapport parlementaire ont permis de retracer l'origine de la contamination. Les lots d'huile ARA livrés par le fournisseur chinois à partir d'octobre 2024 sont à l'origine de la présence de céréulide dans les laits infantiles. Une usine française, identifiée comme concernée fin décembre 2025, a ensuite fait l'objet d'analyses complémentaires. Pourtant, selon l'avocate, ces délais sont incompatibles avec l'urgence sanitaire. « En matière de sécurité alimentaire, surtout pour les nouveau-nés, chaque jour compte », a-t-elle souligné, ajoutant que les procédures d'alerte doivent être immédiates dès qu'un risque est suspecté.

Cette affaire rappelle d'autres scandales sanitaires récents, où les délais entre la détection d'un risque et la mise en œuvre de mesures de protection ont été jugés trop longs. En 2023, la crise des œufs contaminés au fipronil avait déjà mis en évidence des lacunes similaires dans la chaîne de contrôle. Pour Nathalie Goutaland, la répétition de ces dysfonctionnements interroge : « Comment expliquer que malgré les leçons tirées des crises précédentes, les mêmes erreurs se reproduisent ? »

Et maintenant ?

Le rapport parlementaire recommande désormais une révision des procédures d'alerte et une meilleure coordination entre les industriels et les autorités sanitaires. Une mission d'information à l'Assemblée nationale devrait être mise en place d'ici juin 2026 pour évaluer l'application des mesures correctives. Par ailleurs, les familles des victimes ont d'ores et déjà annoncé leur intention de saisir la justice pour établir les responsabilités individuelles et collectives. Du côté des industriels, certains acteurs du secteur ont commencé à mettre en place des audits internes, mais la transparence totale reste à démontrer.

Cette crise des laits infantiles contaminés soulève plus largement la question de la fiabilité des contrôles sanitaires dans un secteur où la sécurité des consommateurs, et en particulier celle des nouveau-nés, est en jeu. Elle interroge également sur l'efficacité des mécanismes de surveillance, alors que les échanges commerciaux internationaux complexifient la traçabilité des produits. Pour Nathalie Goutaland, la réponse passe nécessairement par un renforcement des pouvoirs de l'État et une obligation de résultats pour les industriels, plutôt que par une simple obligation de moyens.

Enfin, cette affaire rappelle que la prévention doit primer sur la gestion de crise. Comme le rappelle l'avocate, « la réglementation européenne est là pour protéger, pas pour sanctionner a posteriori ». Une philosophie que les autorités et les industriels devront désormais appliquer de manière rigoureuse.

La céréulide est une toxine produite par certaines bactéries, comme Bacillus cereus, qui peut contaminer les aliments, notamment les produits laitiers. Elle provoque principalement des symptômes gastro-intestinaux (nausées, vomissements, diarrhées), mais peut aussi entraîner des complications neurologiques et hépatiques, particulièrement dangereuses pour les nourrissons dont le système immunitaire est encore immature. Une exposition à cette toxine peut, dans les cas les plus graves, conduire à des séquelles ou au décès.