Une équipe de chercheurs américains a mené une étude sur des souris pour reproduire artificiellement les effets du sommeil lent, tout en maintenant les animaux en état d’éveil. Ces travaux, publiés le 8 juin 2026 dans la revue Nature Neuroscience et repérés par le magazine The New Scientist, pourraient, à terme, ouvrir la voie à des applications chez l’humain, selon Franceinfo - Santé.
Ce qu'il faut retenir
- Des chercheurs ont stimulé artificiellement un hémisphère cérébral de souris pour reproduire les effets du sommeil lent, tout en les maintenant éveillées.
- Cette stimulation a permis d’éviter les signes d’épuisement liés au manque de sommeil dans l’hémisphère stimulé.
- Les scientifiques ont testé l’impact sur la mémoire des souris en observant leur réaction à un changement d’environnement.
- Les dauphins et les canards pratiquent naturellement un sommeil partiel, une inspiration pour cette recherche.
- Les chercheurs envisagent désormais d’expérimenter cette méthode sur des humains, mais restent prudents sur ses bénéfices potentiels.
Une stimulation cérébrale pour reproduire le sommeil sans dormir
Pour comprendre comment obtenir les bienfaits du sommeil tout en restant éveillé, des scientifiques de l’Université du Wisconsin-Madison ont travaillé sur des souris. Leur objectif : stimuler artificiellement un hémisphère cérébral pour reproduire les effets du sommeil lent, une phase de récupération où le cortex cérébral alterne entre périodes d’activité et de repos des neurones.
Pour y parvenir, les chercheurs ont implanté une sonde dans le cerveau des rongeurs. En ciblant un hémisphère, ils ont réussi à synchroniser les neurones sur des ondes lentes, simulant ainsi les fonctions du sommeil. « Ils ont recréé des fonctions qui ont normalement lieu pendant le sommeil », explique Renaud Tamisier, directeur adjoint d’une unité sur l’apnée du sommeil à l’Inserm et professeur de psychologie à l’Université Grenoble Alpes et au CHU Grenoble Alpes.
Des résultats prometteurs, mais des questions éthiques et pratiques persistent
Les observations ont révélé que l’hémisphère stimulé ne présentait aucun signe d’épuisement, suggérant que cette partie du cerveau avait « nettoyé » ses toxines pendant l’éveil. « Une petite partie du cerveau a effectué son nettoyage pendant l’éveil et n’a donc plus besoin de sommeil profond supplémentaire », précise Chiara Cirelli, chercheuse à l’Université du Wisconsin-Madison et co-auteure de l’étude. Les scientifiques ont ensuite évalué l’impact sur la mémoire des souris en modifiant légèrement leur environnement. Seules les souris ayant dormi naturellement ou celles stimulées artificiellement ont montré une capacité à détecter ce changement, confirmant que la stimulation pouvait remplacer partiellement le sommeil.
Cependant, Renaud Tamisier reste mesuré quant aux applications futures chez l’humain. « Si on supprime du sommeil à quelqu’un, cela aura des conséquences néfastes pour sa santé », rappelle-t-il. « Si je provoque du sommeil, est-ce que ça sera forcément bénéfique ? » Pour lui, cette avancée pourrait surtout être utile pour les « courts dormeurs » ou les personnes souffrant de phases de sommeil instables, permettant de stabiliser leur repos sans réduire la durée totale de sommeil.
Le sommeil éveillé, une réalité déjà observable chez certains animaux
L’idée de dormir partiellement tout en restant éveillé n’est pas nouvelle. Certains animaux, comme les dauphins et les canards, pratiquent naturellement ce qu’on appelle le sommeil unihémisphérique. Chez les dauphins, une moitié du cerveau entre en sommeil paradoxal tandis que l’autre reste alerte, leur permettant de continuer à nager et à surveiller leur environnement. « Les dauphins vont continuer de nager, mais avec des mouvements amples et lents, et les phases de repos correspondent à de longues apnées », explique Fabienne Delfour, enseignante vacataire à l’école vétérinaire de Toulouse et chercheuse spécialisée dans la sensibilité des cétacés.
Cette capacité naturelle a inspiré les chercheurs du Wisconsin. Chez les dauphins, il suffit d’observer l’œil fermé pour savoir quel hémisphère est au repos : « Si l’œil droit est fermé, c’est l’hémisphère gauche qui est au repos, et vice versa », précise Fabienne Delfour. Malgré ces observations, les données sur le sommeil des animaux restent limitées, notamment en raison de protocoles expérimentaux intrusifs datant des années 1970. « Il faudrait réfléchir à d’autres protocoles moins intrusifs », souligne-t-elle.
Vers une application humaine ? Les défis à relever
Si cette étude ouvre des perspectives inédites, son application chez l’humain soulève plusieurs questions. D’abord, la faisabilité technique : stimuler un hémisphère cérébral sans risque pour le patient nécessite des avancées technologiques majeures. Ensuite, les implications éthiques : modifier artificiellement les cycles de sommeil pourrait avoir des effets imprévus sur la santé mentale et physique. « On sait faire de la restriction de sommeil, mais on ne sait pas étendre le sommeil », rappelle Renaud Tamisier. « Gagner du temps en dormant éveillé reste une hypothèse séduisante, mais les bénéfices ne sont pas encore démontrés ».
Pour l’instant, les chercheurs se concentrent sur des expérimentations complémentaires. « Si on est capable d’induire du sommeil artificiellement à de courts dormeurs, ou de stabiliser des phases de sommeil instables, on gagnerait quelque chose ! », ajoute Renaud Tamisier. À plus long terme, cette technologie pourrait aussi être utilisée pour améliorer la mémoire ou réduire la fatigue chez les travailleurs de nuit ou les astronautes en mission spatiale.
Renaud Tamisier rappelle par ailleurs que le corps humain possède déjà des mécanismes naturels de « micro-sommeil » : « Lorsque vous n’avez pas de vigilance majeure, des zones de votre cerveau ont des micro-sommeils », explique-t-il. « On peut s’en rendre compte si, à un moment, on vous a dit quelque chose et vous ne l’avez pas intégré ». Ces micro-périodes de repos, bien que brèves, illustrent la complexité des cycles de sommeil et les limites des tentatives de les contourner.
En attendant, les chercheurs insistent sur la nécessité de ne pas négliger l’importance du sommeil naturel. « Les êtres humains passent près d’un tiers de leur vie à dormir », souligne Renaud Tamisier. « Toute tentative de réduire cette durée sans étude approfondie pourrait s’avérer contre-productive ».
Pour l’instant, rien ne prouve que cette méthode soit sans risque pour l’humain. Les chercheurs soulignent que supprimer du sommeil a toujours des conséquences néfastes, même si la stimulation artificielle permet de réduire la fatigue dans une zone précise du cerveau. Les expérimentations futures devront évaluer ces effets à long terme.
Plusieurs espèces pratiquent le sommeil unihémisphérique, comme les dauphins, les canards ou certaines espèces d’oiseaux marins. Chez ces animaux, une moitié du cerveau reste active pour surveiller l’environnement, tandis que l’autre se repose. Cette capacité est particulièrement utile pour éviter les prédateurs ou maintenir des fonctions vitales comme la nage ou le vol.