Avec près de 1,2 million de créations d’entreprises enregistrées en France en 2025, soit une hausse de 5 % par rapport à l’année précédente, l’entrepreneuriat reste dynamique dans l’Hexagone, selon les dernières données de l’Insee. Parmi ces nouveaux projets, une tendance se confirme : celle de l’association à deux, qu’il s’agisse d’amis, de couples, de frères ou même de partenaires issus de parcours totalement distincts.
Ce qu'il faut retenir
- 1,2 million de créations d’entreprises en France en 2025, en hausse de 5 % sur un an (Insee).
- Hydratis, fondée en 2019 par Jérémy Boué et Théo Heude, réalise un chiffre d’affaires de 40 millions d’euros en 2025, avec 5,5 millions de boîtes vendues et 70 % de parts de marché sur son segment.
- Les tandems entrepreneuriaux peuvent être formés d’amis, de couples, de frères ou de partenaires sans lien préalable, comme dans le cas de Moderato, créée en 2020 par Fabien Marchand-Cassagne et Sébastien Thomas.
- La communication franche et directe est un impératif pour ces duos, qui doivent trancher ensemble sur les ambitions, les scénarios critiques ou la répartition des rôles.
- Les valeurs communes et la capacité à renoncer à son ego sont citées comme des conditions sine qua non pour pérenniser l’aventure entrepreneuriale à deux.
Des duos aux profils variés, une recette qui séduit
Le tandem entrepreneurial prend des formes multiples. Certains choisissent de s’associer avec des amis, comme Jérémy Boué et Théo Heude, qui ont lancé Hydratis, une marque de pastilles d’hydratation effervescentes commercialisées en pharmacie. Leur projet, né en 2019, illustre la réussite d’une collaboration née d’une amitié solide, mais aussi soumise à l’épreuve du réel.
« À la base, on est amis, mais cela ne suffit pas pour réussir au niveau professionnel », souligne Jérémy Boué. Pour tester leur compatibilité, les deux associés ont choisi un « sas de pression » : un mois de travail intensif dans la Silicon Valley, aux États-Unis. « On travaillait 24 heures sur 24 sur le projet, pendant un mois, pour voir si on pouvait faire un bout de chemin ensemble. » Le test s’est révélé concluant : sept ans plus tard, leur entreprise affiche un chiffre d’affaires de 40 millions d’euros en 2025, contre 12 millions trois ans plus tôt, avec 5,5 millions de boîtes vendues et 70 % de parts de marché sur le segment de l’hydratation.
D’autres duos misent sur des liens familiaux. C’est le cas d’Olivier et Sophie Lebreuilly, fondateurs des boulangeries Madame, ou encore de Barthélémy et Foucauld Peuchot, qui ont créé Nudj en 2021, une société spécialisée dans les recettes végétales à base de jacquier. « Avec mon frère, nous partageons une vision commune, mais il faut aussi accepter que les rôles évoluent avec le temps », explique Barthélémy Peuchot. Le format « fratrie » n’est pas le seul à prospérer : les couples entrepreneuriaux, comme Raphaëlla Nolleau et son mari, ou encore Fabien Marchand-Cassagne et Sébastien Thomas, cofondateurs de Moderato (vin sans alcool), prouvent que la diversité des profils est un atout.
Communication et valeurs communes : les piliers du succès
Quelle que soit la nature du lien entre les associés, une règle s’impose : la communication doit être sans fard. Les décisions stratégiques, les scénarios de crise ou encore la répartition des tâches opérationnelles (marketing, gestion, développement) nécessitent un dialogue constant et transparent. « À deux, on ne peut pas imposer la décision. Il faut convaincre. Cela nous pousse à avoir de meilleures idées », résume Jérémy Boué. Cette franchise, parfois brutale, est un gage d’efficacité.
« On peut être beaucoup plus direct, prendre moins de pincettes qu’avec un collaborateur lambda », confirme Raphaëlla Nolleau, « serial co-entrepreneuse » à l’origine de deux entreprises : Greenlog (créée avec son mari) et Ilaya Conseil et management (avec une amie). « Des phrases telles que “Tu aurais pu mieux préparer ce rendez-vous !” ou “Tu n’as pas raté quelque chose, là ?” font partie du quotidien. » Pour elle, l’honnêteté, même lorsqu’elle est difficile à entendre, est indispensable pour faire avancer le projet. « Quitte, parfois, à modifier le lien d’origine et à faire évoluer la relation », ajoute-t-elle.
Les valeurs partagées constituent un autre critère déterminant. Fabien Marchand-Cassagne, cofondateur de Moderato, insiste sur ce point : « Si l’un veut créer un impact fort alors que l’autre ne pense qu’au seul profit, c’est cuit. » Les objectifs doivent être alignés dès le départ pour éviter les conflits futurs. « Aucune situation n’est idéale, estime-t-il. Avec un ami, si cela se passe mal, vous perdez les deux, la boîte et l’amitié. Je n’avais pas envie de créer une entreprise pour me faire des amis non plus. »
L’amitié à l’épreuve du business
L’association à deux n’est pas un long fleuve tranquille. Les liens personnels peuvent se distendre au profit d’une relation plus professionnelle, plus efficace, mais moins affective. Jérémy Boué en fait l’expérience : « On était amis, on a été amis et associés. Aujourd’hui, on est davantage associés, reconnaît-il. C’est une évolution normale : le travail représente 80 % de notre vie, alors le business l’emporte. » Le risque ? Devoir faire son deuil d’une amitié de longue date au profit d’une collaboration plus performante.
Cette évolution n’est pas systématique. Sébastien Thomas et Fabien Marchand-Cassagne, associés chez Moderato, ne se connaissaient pas avant de lancer leur entreprise. « Manquer de recul peut être contre-productif », souligne Fabien Marchand-Cassagne. Leur association repose sur une rencontre facilitée par un fonds d’investissement, preuve que les tandems ne nécessitent pas toujours de lien préalable fort.
Un modèle qui séduit les écoles et les investisseurs
Selon Arnaud Lacan, professeur de management à Kedge Business School, les duos entrepreneuriaux sont appelés à se multiplier. « Les assemblages, entre formations d’ingénieur ou de business school, sont de plus en plus fréquents. On parle de fertilisation croisée des savoirs, explique-t-il. C’est un bon format pour appréhender un monde complexe, si l’on est en capacité de renoncer à son ego et d’accepter la diversité des regards. »
Les exemples ne manquent pas pour illustrer cette tendance. Dijo, créé il y a six ans par Anouk Le Terrier et Lisa Souloy sur le marché des compléments alimentaires, ou encore Cybertek, une chaîne bordelaise de magasins d’informatique lancée il y a trente ans par Xavier Sourroubille et Laurent Chancholle, en école d’ingénieur à l’époque, montrent que le modèle du tandem entrepreneurial résiste à l’épreuve du temps.
Reste à voir si cette dynamique se maintiendra une fois les entreprises lancées. Une chose est sûre : dans un environnement économique incertain, la capacité à s’adapter et à communiquer sera plus que jamais un atout majeur pour les duos entrepreneuriaux.
Les tandems entrepreneuriaux font face à plusieurs défis majeurs : la gestion des conflits, la répartition des tâches, la communication franche et la capacité à aligner leurs visions à long terme. « On ne peut pas imposer une décision à deux, il faut convaincre », souligne Jérémy Boué d’Hydratis. La gestion des désaccords, même sur des détails, peut devenir un frein si elle n’est pas anticipée.
Pas nécessairement. Fabien Marchand-Cassagne, cofondateur de Moderato, estime que « fonder une activité avec un proche n’est pas idéal : si cela se passe mal, on perd à la fois la boîte et l’amitié ». Un partenariat sans lien préalable peut offrir plus de recul, à condition que les valeurs et les objectifs soient alignés dès le départ.
