Une vaste opération conjointe menée par la Guardia Civil et la Police nationale espagnole, avec le soutien d’Europol et des polices de France, du Portugal et de Pologne, a permis le démantèlement d’un réseau criminel transnational spécialisé dans le trafic de migrants et de drogue entre l’Espagne et l’Algérie. Selon Euronews FR, 78 personnes ont été interpellées, dont 27 placées en détention provisoire.

Ce qu'il faut retenir

  • 78 arrestations, dont 27 en détention provisoire, lors d’une opération impliquant plus de 180 agents
  • 2 000 migrants transportés entre 2023 et 2026 dans 64 traversées documentées
  • Plus de 24 millions d’euros de bénéfices générés par le trafic de drogue et de migrants
  • 18 embarcations à grande vitesse saisies, d’une valeur estimée à plus de 5 millions d’euros
  • Réseau structuré en trois niveaux, avec un dirigeant unique et des ramifications en France, au Portugal, en Italie et en Pologne

Une organisation criminelle complexe et transnationale

L’enquête, ouverte en 2023, a révélé l’existence d’un réseau structuré en trois niveaux, avec à sa tête un unique dirigeant chargé de la planification financière et logistique. Celui-ci fournissait également des armes et des stupéfiants aux membres de l’organisation. Les deux autres niveaux regroupaient des pilotes, transporteurs et responsables opérationnels d’une part, et des recruteurs, guetteurs, logisticiens ainsi que des gestionnaires financiers d’autre part. Selon les autorités espagnoles, il s’agirait de la plus vaste structure d’origine algérienne dédiée au trafic de migrants par embarcations rapides jamais démantelée en Méditerranée.

Les opérations se concentraient principalement en Andalousie, dans la région de Murcie, en Communauté valencienne et aux îles Baléares. Le réseau disposait d’un arsenal logistique complet : embarcations à grande vitesse équipées de trois à quatre moteurs, véhicules de transport et de surveillance, appartements sécurisés, systèmes de communication chiffrés et GPS. « Le trafic combinait deux flux : l’exportation de MDMA vers l’Algérie, une drogue de synthèse très demandée en Afrique du Nord, et le retour de migrants vers l’Espagne », précise un responsable de la Guardia Civil.

Des conditions de transport dangereuses et une violence systémique

Les traversées se déroulaient dans des conditions extrêmes. Les migrants voyageaient entassés à grande vitesse, sans gilets de sauvetage ni feux, certains étant même attachés pour éviter les chutes à la mer. Avant l’embarquement, beaucoup étaient hébergés dans des logements insalubres et surpeuplés. Le réseau appliquait un système de discipline interne fondé sur les menaces, les coercitions et les agressions physiques, avec des références fréquentes à des enlèvements et des règlements de comptes. Les autorités ont également constaté des contacts avec des structures mafieuses françaises et italiennes, qui fournissaient des consignes de contrôle.

La violence s’étendait aux forces de l’ordre. Les trafiquants n’hésitaient pas à s’en prendre aux agents lorsqu’ils tentaient d’intercepter les embarcations, en raison de la valeur économique élevée de ces dernières. « Les migrants étaient traités comme une marchandise, sans égard pour leur sécurité ou leur dignité », a souligné un enquêteur ayant participé aux opérations.

Un bilan matériel et financier lourd

Lors des 17 perquisitions menées à Almería, Murcie, Carthagène et Alicante, les forces de l’ordre ont saisi un arsenal impressionnant : 26 675 euros en liquide, 15 000 comprimés de MDMA, 61 kg de haschisch, 500 g de cocaïne, 40 g de méthamphétamine, une arme de poing, un pistolet-mitrailleur factice, des munitions, quatre véhicules, 725 litres d’essence ainsi que du matériel de communication spécialisé. Des comptes bancaires, logements et véhicules liés aux principaux dirigeants ont également été bloqués.

Les personnes interpellées sont poursuivies pour une vingtaine d’infractions, dont appartenance à une organisation criminelle, traite d’êtres humains, trafic de stupéfiants, trafic d’armes, blanchiment de capitaux, extorsion et séquestration. « Chaque passage rapportait jusqu’à 12 000 euros par migrant, et certaines embarcations transportaient jusqu’à 50 personnes », a indiqué un porte-parole de la Police nationale espagnole. À cela s’ajoutaient les revenus issus du « petaqueo », un commerce illégal consistant à ravitailler les bateaux en carburant.

Une coopération internationale déterminante

Cette opération conjointe a mobilisé plus de 180 agents, dont des membres de la Police nationale française, de la Police judiciaire portugaise et de la Police nationale polonaise. « Sans cette coordination européenne, cette structure aurait continué à prospérer », a déclaré un responsable d’Europol. Les enquêtes menées en collaboration avec les services algériens ont permis d’identifier et d’interpeller une personne en Algérie, confirmant l’ampleur transfrontalière du réseau.

Selon les premières analyses, les bénéfices générés par cette activité dépasseraient les 24 millions d’euros. Les autorités espagnoles n’excluent pas que d’autres réseaux similaires opèrent encore en Méditerranée, bien que celui-ci soit le plus important jamais démantelé en provenance d’Algérie.

Et maintenant ?

Les enquêtes se poursuivent pour identifier d’éventuels complices ou réseaux associés. Les autorités espagnoles pourraient demander l’extradition des personnes arrêtées en Algérie, tandis qu’Europol étudie la possibilité de geler d’autres avoirs liés à cette organisation. Une conférence de presse est prévue la semaine prochaine pour détailler les prochaines étapes judiciaires. Les associations de défense des migrants appellent par ailleurs à renforcer les contrôles sur les conditions de transport et à mieux protéger les victimes de trafics.

Cette opération illustre une fois de plus l’importance de la coopération policière internationale face à la criminalité organisée en Méditerranée. Les prochains mois seront déterminants pour évaluer l’impact de ce démantèlement sur les flux migratoires et les trafics de drogue dans la région.

Le « petaqueo » désigne un système de ravitaillement illégal en carburant des embarcations utilisées par les trafiquants. Ce commerce, qui génère des revenus supplémentaires pour les réseaux, consiste à fournir du carburant aux bateaux avant leur départ, souvent dans des conditions opaques et sans facturation officielle.