La Grèce, après des années de repli marqué par la crise économique, relance son industrie de défense en s’appuyant sur les leçons des conflits en Ukraine et au Moyen-Orient. Selon Euronews FR, cette dynamique s’articule autour du Centre hellénique d’innovation pour la défense (ELKAK), qui sert d’interface entre les besoins opérationnels des forces armées et les capacités technologiques des entreprises et laboratoires locaux. L’objectif ? Développer des solutions adaptées aux exigences du terrain, tout en renforçant l’autonomie stratégique du pays.

Ce qu'il faut retenir

  • Trois projets de développement d’innovations ont été finalisés en deux ans, tandis que six autres sont en cours de réalisation, selon le bilan biennal de l’ELKAK.
  • Le système de guerre électronique « Kentavros », développé avec l’appui de l’ELKAK, est désormais opérationnel, tout comme plusieurs systèmes de reconnaissance et de surveillance.
  • 1,3 million d’euros ont été investis dans six projets de recherche militaire, et 12 thèses de doctorat sont financées, un chiffre qui devrait doubler.
  • La Grèce participe à 34 des 57 propositions grecques approuvées dans le cadre du Fonds européen de défense, soit 61 % des projets retenus avec sa contribution.
  • 76 % des startups grecques développent des technologies à double usage, et 63 % opèrent dans l’intelligence artificielle, selon un rapport réalisé avec Endeavor Greece.

L’ELKAK, pivot d’une stratégie axée sur les besoins opérationnels

Depuis deux ans, l’ELKAK joue un rôle central dans la modernisation de la défense grecque. Comme l’explique Pantelis Tzortzakis, son directeur général, l’organisme a mis en place un mécanisme inédit : recenser les besoins des forces armées tout en identifiant les technologies disponibles dans les universités, centres de recherche et entreprises locales. « Une équipe a été constituée pour assumer un double rôle : identifier les besoins opérationnels et cartographier l’écosystème technologique grec », précise-t-il auprès d’Euronews FR. Cette approche rompt avec la logique traditionnelle de financement de la recherche, qui part généralement d’une idée pour aboutir à un produit final. Ici, l’ELKAK cible des technologies déjà matures (niveau 6 ou 7 sur une échelle de 1 à 9) afin de les amener rapidement au stade opérationnel.

Des réalisations concrètes et des priorités inspirées des conflits récents

Les résultats se matérialisent déjà. Trois projets innovants ont été achevés, tandis que six autres sont en développement. Parmi les succès opérationnels figure le système de guerre électronique « Kentavros », conçu par l’Industrie aéronautique hellénique avec le soutien de l’ELKAK. D’autres systèmes, comme ceux de reconnaissance et de surveillance, sont soit déjà déployés, soit en phase avancée de tests. « Nous avons un ensemble de projets utilisés par les forces armées, et d’autres entreront en production cette année », indique Pantelis Tzortzakis. Les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient ont également influencé les priorités grecques, notamment vers les systèmes autonomes et sans pilote — un domaine où la Grèce mise sur l’innovation, sans pour autant sous-estimer le rôle humain. « Ces technologies peuvent assumer de nombreuses fonctions, mais la décision finale doit rester entre les mains de l’homme, surtout pour les systèmes d’armes », souligne-t-il.

Un investissement massif dans la recherche et le capital humain

L’ELKAK ne se limite pas au développement de technologies. L’organisme consacre plus de 1,3 million d’euros à six projets de recherche menés par les établissements d’enseignement militaire supérieur. Par ailleurs, 12 thèses de doctorat sont financées, un nombre appelé à doubler. Un programme de formation du MIT, axé sur la robotique marine et les systèmes autonomes, est également déployé pour la première fois en Grèce au profit des forces armées. Ces initiatives visent à renforcer le capital humain et à préparer les militaires aux défis technologiques futurs.

Sur le plan européen, la Grèce affiche une présence significative. Selon les données de l’ELKAK, 410 propositions ont été soumises à la Commission européenne dans le cadre du Fonds européen de défense, dont 57 ont été approuvées. La Grèce participe à 34 de ces projets retenus, soit 61 % des propositions avec sa contribution — un signe du renforcement de sa position dans l’écosystème européen de défense.

Technologies à double usage et dynamisme des startups

Le rapport « A Dual Use Nation: Startups », réalisé en collaboration avec Endeavor Greece, révèle un marché en pleine expansion. 76 % des startups grecques déclarent développer des technologies à double usage, tandis que 63 % opèrent dans le domaine de l’intelligence artificielle. Près de la moitié (49 %) estiment que la Grèce peut acquérir un avantage compétitif dans la défense grâce à ces innovations. Côté financement, 84 % des startups prévoient de lever des capitaux dans les douze prochains mois, et 50 % des fonds d’investissement ont déjà investi ou prévoient de le faire dans ce secteur d’ici deux ans. L’initiative Pitch Arena a permis à plus de 55 jeunes pousses de rechercher des financements dépassant les 100 millions d’euros en 2026.

Les défis : mentalité, transparence et accélération des projets

Malgré ces avancées, des obstacles persistent. Pantelis Tzortzakis insiste sur la nécessité de changer de mentalité : « Accepter que l’échec peut nous rendre meilleurs. L’essentiel est que les entreprises trouvent un premier client et s’adaptent aux besoins opérationnels réels. » Il pointe également les limites de la transparence, qui, lorsqu’elle se transforme en bureaucratie, peut freiner l’innovation. « La transparence est indispensable, mais il faut prendre des décisions rapides, tester plusieurs solutions et choisir la meilleure », explique-t-il. Ces enjeux soulignent l’équilibre délicat entre rigueur administrative et agilité opérationnelle.

Une coopération franco-hellénique en préparation

Pour l’avenir, l’ELKAK prépare une collaboration avec l’Agence de l’innovation de défense française. Ce projet, prévu pour 2027, portera sur des systèmes intégrés de défense aérienne, de défense navale et des capacités de multi-domain teaming — une approche visant à coordonner plusieurs domaines (terre, mer, air, espace) pour une réponse militaire optimisée. Pantelis Tzortzakis compare cette stratégie à l’agriculture : « Là où il y a du blé, on moissonne ; là où il est encore petit, on met de l’engrais ; et là où il n’y en a pas du tout, on sème. » Une métaphore qui illustre la diversité des défis à relever.

Et maintenant ?

L’effort grec s’inscrit dans une réforme plus large des forces armées, portée par le ministère de la Défense nationale. Lors de l’événement marquant les deux ans de l’ELKAK, le ministre Níkos Déndias a rappelé que « l’innovation dans le domaine de la défense constitue un pilier fondamental de la défense nationale ». La question reste de savoir si cette dynamique se traduira par une base productive solide, des exportations et une réelle valeur ajoutée opérationnelle pour les forces armées. Les prochaines années seront décisives, avec des projets concrets attendus d’ici 2027 et une montée en puissance progressive de l’écosystème grec.

Après des décennies où la Grèce dépendait principalement d’équipements importés, le pays mise désormais sur des technologies conçues, développées et testées localement. Une transition qui, si elle se confirme, pourrait redéfinir la place de la Grèce dans le paysage de la défense européenne.

Parmi les projets déjà opérationnels, on compte le système de guerre électronique « Kentavros », développé par l’Industrie aéronautique hellénique avec le soutien de l’ELKAK. Plusieurs systèmes de reconnaissance et de surveillance, issus de collaborations avec des entreprises grecques et des organismes de recherche, sont également en service ou à un stade avancé de développement.