Depuis le début du conflit au Moyen-Orient, le secteur du BTP subit une flambée des prix des matériaux issus de la pétrochimie, pénalisant les professionnels et les ménages. Face à cette situation, la commission des affaires économiques du Sénat a saisi, ce mercredi 6 mai, l’Autorité de la concurrence pour analyser les mécanismes à l’œuvre. Selon BFM Immo, cette initiative vise à déterminer si les hausses observées relèvent d’un choc structurel ou d’éventuels « effets d’aubaine ».

Ce qu'il faut retenir

  • Les produits bitumineux ont connu une hausse de 35 % depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, tandis que les plastiques ont vu leurs prix augmenter de 20 %, d’après les fédérations professionnelles.
  • Le Sénat demande à l’Autorité de la concurrence d’analyser les marchés amont concentrés et de proposer des recommandations pour éviter une crise du logement.
  • En 2025, seuls 275 000 logements ont été mis en chantier en France, loin de l’objectif annuel de 400 000.
  • Le gouvernement étudie la création d’un observatoire des coûts des matériaux, un projet déjà évoqué en 2023 mais abandonné depuis.
  • La Fédération française du bâtiment (FFB) et l’UNICEM alertent sur les risques de report de projets et de ralentissement du secteur en 2026 et 2027.
  • Les taux d’intérêt, bien que stables, commencent à bloquer certains dossiers, notamment en raison du taux d’usure.

Le secteur de la construction paie le prix fort de la volatilité des marchés énergétiques. Selon les fédérations professionnelles citées par BFM Immo, les produits bitumineux – essentiels pour les enrobés routiers ou les toitures – ont vu leurs prix s’envoler de 35 % depuis le début du conflit au Moyen-Orient. Dans le même temps, les produits en plastique, utilisés notamment pour les canalisations ou les isolants, ont subi une hausse moyenne de 20 %. « C’est une hausse inévitable », avait alerté fin mars la Fédération française des industriels de la préfabrication béton (FIB), soulignant que ces augmentations auront « des répercussions directes sur le coût global des ouvrages ». La FIB anticipait déjà des « arbitrages défavorables » dans les mois à venir, comme des reports de projets, faute de visibilité.

Côté matériaux minéraux, l’Union nationale des industries de carrières et des matériaux de construction (UNICEM) tempérait cependant le diagnostic en mi-avril. Si la filière anticipe des « menaces sur la dynamique constructive en 2026 et 2027 », elle estime que ces hausses ne devraient pas « compromettre le processus de sortie de crise » en cours. Un soulagement relatif, alors que le secteur peine à se relever des crises successives. En 2025, les mises en chantier se sont limitées à 275 000 logements, un chiffre bien en deçà de l’objectif gouvernemental de 400 000 logements par an. « Le coût de la construction est déterminant », a rappelé Dominique Estrosi Sassone (LR), présidente de la commission des affaires économiques du Sénat, lors de l’annonce de la saisine de l’Autorité de la concurrence. « Nous sommes toujours loin de l’objectif », a-t-elle ajouté, insistant sur le risque de grippage du marché immobilier.

Une saisine du Sénat pour identifier les causes des hausses

Pour tenter de démêler le vrai du faux dans l’envolée des prix, les sénateurs ont donc décidé de solliciter l’expertise de l’Autorité de la concurrence. Leur demande, formulée ce 6 mai, porte sur une analyse approfondie des « marchés amont les plus concentrés », ainsi que des relations entre les acteurs de la chaîne de valeur. L’objectif ? Comprendre si les prix reflètent une réalité économique incontournable ou s’ils résultent de pratiques anticoncurrentielles. « Il s’agit d’objectiver le fonctionnement des marchés », a expliqué Yves Bleunven (Union centriste), sénateur du Morbihan, « et de trouver des solutions contre une crise du logement qui frappe nos concitoyens dans leurs parcours de vie ». La commission demande également à l’Autorité de se prononcer sur la pertinence d’un outil de suivi des coûts de production des matériaux de construction – une piste déjà explorée par le gouvernement.

Cette initiative s’inscrit dans un contexte où les acteurs du BTP réclament depuis des mois plus de transparence. Début avril, Vincent Jeanbrun, ministre du Logement et de la Ville, avait confirmé que l’exécutif travaillait à la création d’un « observatoire des coûts des matières premières ». Une demande « de longue date portée par la Fédération française du bâtiment (FFB) », a-t-il précisé. Ce futur observatoire aurait pour mission d’établir une méthodologie commune afin de distinguer les hausses de prix justifiées de celles relevant d’« effets d’aubaine ». Le gouvernement rappelle qu’un projet-pilote existe déjà pour les logements sociaux, piloté par la Caisse des dépôts, dont les conclusions devraient être rendues prochainement.

Un observatoire des coûts, un projet abandonné puis relancé

La question d’un observatoire public n’est pourtant pas nouvelle. En janvier 2023, dans le sillage de la crise inflationniste, Bercy avait mis en place un outil d’analyse des coûts de production des matériaux de construction, piloté par l’Insee. Son objectif ? Donner aux entreprises du BTP et à leurs clients une meilleure visibilité sur les prix. Des initiatives locales avaient également été lancées, comme « Sacha » dans les Hauts-de-France, porté par l’Union régionale pour l’habitat. Pourtant, ces dispositifs n’ont pas été pérennisés. « Aucun indice spécifique ne permet aujourd’hui de pallier le manque de visibilité de la filière », soulignent les sénateurs dans leur communiqué, évoquant « l’abandon du projet annoncé par le gouvernement en 2023 ». Pour la FFB, un observatoire public serait un moyen de « prolonger ce qui se pratique déjà pour certains marchés du BTP », à travers des révisions de prix indexées sur les indicateurs BTP calculés par l’Insee.

Les professionnels ne sont pas les seuls à tirer la sonnette d’alarme. L’UNICEM met en garde contre un autre risque : l’évolution des taux d’intérêt. Bien que ceux-ci restent maîtrisés et que la Banque centrale européenne n’ait pas encore relevé ses taux directeurs, certains dossiers de financement sont déjà bloqués par le taux d’usure. « L’évolution des taux est à surveiller », insiste l’organisation, rappelant que leur hausse pourrait « gripper le marché immobilier ». Une préoccupation partagée par les sénateurs, qui craignent un effet domino sur un secteur déjà fragilisé.

Quelles solutions pour éviter une crise durable ?

Si les causes de la hausse des prix sont multiples – choc énergétique, tensions géopolitiques, concentration des acteurs –, les solutions envisagées restent limitées. La création d’un observatoire des coûts, si elle aboutit, pourrait apporter une partie de la réponse en clarifiant les mécanismes de formation des prix. Mais les sénateurs, comme les professionnels, insistent sur la nécessité d’agir rapidement. « Nous devons éviter les effets d’aubaine », avait rappelé Vincent Jeanbrun début avril, alors que les tensions sur les matériaux risquent de se répercuter sur les coûts de construction et, in fine, sur les prix de l’immobilier. Pour l’heure, aucun calendrier précis n’a été communiqué concernant la mise en place de cet observatoire, ni sur les éventuelles recommandations de l’Autorité de la concurrence.

Dans l’immédiat, les acteurs du secteur misent sur des mécanismes de révision des prix, calés sur des index officiels. La FFB propose notamment d’étendre les pratiques déjà en vigueur sur certains marchés, où les contrats intègrent des clauses d’indexation sur l’inflation ou les coûts des matières premières. Reste à savoir si ces outils suffiront à amortir le choc, alors que les mises en chantier restent bien en deçà des besoins réels. Selon l’UNICEM, « des menaces pèsent sur la dynamique constructive en 2026 et 2027 », sans pour autant « compromettre le processus de sortie de crise ». Un optimisme prudent, qui ne masque pas l’urgence d’une action coordonnée entre l’État, les collectivités et les professionnels.

Et maintenant ?

L’Autorité de la concurrence dispose d’un délai de plusieurs semaines pour rendre ses conclusions. Dans l’intervalle, le gouvernement devrait préciser les contours de l’observatoire des coûts des matières premières, dont la création pourrait être annoncée d’ici l’été. Pour les ménages et les promoteurs, la question reste entière : les hausses de prix observées sont-elles temporaires, ou annoncent-elles une nouvelle phase de ralentissement du secteur ? Une chose est sûre : sans visibilité accrue sur les coûts, les arbitrages budgétaires des ménages et des investisseurs pourraient continuer de peser sur un marché déjà en tension.

Côté Banque centrale européenne, aucune décision sur les taux d’intérêt n’est attendue avant juin. Une période de calme relatif, mais qui ne doit pas masquer les défis structurels qui attendent le secteur du BTP. Entre relance des outils de suivi des coûts et vigilance sur les pratiques commerciales, l’équilibre reste fragile.

Ces matériaux, comme les produits bitumineux ou les plastiques, sont fabriqués à partir d’énergies fossiles dont les prix ont fortement fluctué depuis le début du conflit. Selon les fédérations professionnelles citées par BFM Immo, les produits bitumineux ont augmenté de 35 % et les plastiques de 20 %, en raison notamment de la hausse des coûts énergétiques et des tensions sur les chaînes d’approvisionnement.

Non. L’Autorité de la concurrence ne peut pas imposer une baisse des prix, mais elle peut sanctionner les pratiques anticoncurrentielles ou formuler des recommandations pour améliorer la transparence du marché. Dans ce dossier, sa mission consiste à analyser les mécanismes de formation des prix et à proposer des pistes pour éviter les « effets d’aubaine ».