Selon Le Monde, l’inquiétude grandissante autour de la solidité du dollar américain rappelle étrangement le destin du denier romain, dont la valeur s’est progressivement érodée au fil des siècles, en dépit de son prestige initial. Dans sa chronique, l’économiste Barry Eichengreen met en lumière les parallèles entre la dérive impériale de Rome et les défis actuels de la première puissance économique mondiale.

Ce qu'il faut retenir

  • Le dollar, héritier du denier romain : comme la monnaie romaine, sa crédibilité repose sur des institutions stables et une puissance économique inégalée, mais des signes de fragilité apparaissent.
  • L’inflation, un poison lent : pour Rome, la dilution progressive du denier en métal précieux a sapé la confiance des marchands et des citoyens.
  • Les erreurs de gestion répétées : une politique monétaire défaillante et des dépenses publiques excessives ont précipité le déclin de la monnaie romaine, un scénario que certains observateurs craignent pour le billet vert.
  • Barry Eichengreen, historien et économiste, souligne que l’histoire se répète, à des échelles et des rythmes différents.

Un parallèle historique entre Rome et les États-Unis

Dans sa chronique, Barry Eichengreen rappelle que le denier romain, introduit au IIIe siècle av. J.-C., était à l’origine un argent de haute pureté, garant de la puissance économique de Rome. Son déclin s’est amorcé au IIe siècle de notre ère, lorsque les empereurs ont réduit la teneur en argent du métal pour financer leurs dépenses militaires et leurs largesses. « Le parallèle avec le dollar est frappant », explique-t-il, « car aujourd’hui, comme hier, la monnaie d’un empire repose sur la confiance dans ses institutions et sa capacité à garantir sa valeur ». Autant dire que la comparaison n’est pas anodine.

Selon Le Monde, Eichengreen ne se contente pas de souligner les similitudes structurelles. Il rappelle aussi que Rome a mis des décennies à reconnaître l’ampleur de la crise monétaire, préférant recourir à des expédients plutôt qu’à des réformes structurelles. Entre 161 et 268 après J.-C., le denier a perdu près de 80 % de sa teneur en argent, passant de 95 % à moins de 20 %. Une trajectoire qui, pour certains analystes, évoque les débats actuels sur la dette publique américaine et la politique de la Réserve fédérale.

La confiance, clé de voûte des monnaies impériales

Le déclin du denier romain n’était pas seulement technique. Il reflétait une perte de confiance généralisée, alimentée par des guerres coûteuses, une inflation galopante et une administration de plus en plus inefficace. Eichengreen souligne que « la monnaie est un contrat social » : elle ne vaut que si les citoyens et les acteurs économiques y croient. Or, aujourd’hui, des signes de défiance émergent face au dollar. Les réserves de change mondiales, autrefois massivement libellées en dollars, se diversifient lentement, comme en témoignent les achats récents de pays comme la Chine ou la Russie en or ou en yuans.

Le Monde précise que cette défiance n’est pas encore généralisée, mais elle s’installe progressivement. Les tensions géopolitiques, la montée des dettes souveraines et les incertitudes sur la politique monétaire américaine alimentent les craintes. « Un empire peut survivre à une crise monétaire, mais il en sort affaibli », rappelle Eichengreen. La question n’est donc pas tant de savoir si le dollar disparaîtra demain, mais comment sa domination, déjà érodée, évoluera dans les décennies à venir.

Les leçons du passé pour l’avenir du dollar

Si le parallèle avec Rome est séduisant, il comporte des limites, comme le souligne Le Monde. Contrairement à l’empire romain, les États-Unis bénéficient d’un système financier globalisé et d’institutions économiques parmi les plus solides au monde. Pourtant, certains indicateurs rappellent des signaux d’alerte. L’endettement public américain a dépassé les 120 % du PIB en 2025, un niveau inédit en temps de paix, et les débats sur la soutenabilité de cette dette s’intensifient.

Eichengreen, dans sa chronique, insiste sur un point : « les empires ne s’effondrent pas du jour au lendemain, mais ils se fragilisent progressivement ». Rome a mis trois siècles à sombrer, et son déclin fut jalonné de réformes avortées et de rébellions monétaires. Pour les États-Unis, le défi est double : maintenir la confiance dans le dollar tout en évitant les pièges qui ont précipité la chute de Rome. La Réserve fédérale, sous pression, devra-t-elle un jour opter pour une politique plus restrictive, au risque de freiner la croissance ?

Et maintenant ?

Plusieurs échéances pourraient tester la résilience du dollar dans les mois à venir. La prochaine réunion de la Fed, prévue en juin 2026, sera scrutée à la loupe, tout comme les décisions de la Banque centrale européenne sur les taux d’intérêt. Par ailleurs, les négociations commerciales entre les États-Unis et la Chine, prévues pour l’été, pourraient relancer les tensions sur les devises. Reste à voir si ces défis accéléreront une diversification des réserves mondiales, ou si le dollar conservera son rôle central.

Selon Le Monde, les marchés et les institutions financières semblent encore confiants, mais la vigilance s’impose. Comme le rappelle Barry Eichengreen, « l’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle rime souvent ». Autant dire que le billet vert a encore de beaux jours devant lui… à condition de ne pas reproduire les erreurs du passé.

Un effondrement du dollar entraînerait une hausse des taux d’intérêt mondiaux, une inflation accrue dans les pays dépendants de la devise américaine, et une chute des marchés actions. Les dettes libellées en dollars deviendraient insoutenables, provoquant des crises financières dans les pays émergents. Cependant, un scénario aussi radical reste improbable à court terme, selon les économistes.