Des groupes automobiles chinois investissent dans des sites de production européens fonctionnant en sous-capacité, une démarche paradoxale qui interroge sur les intentions de Pékin. Selon Libération, cette stratégie, qui s’inscrit dans un contexte de concurrence accrue entre l’Europe et la Chine, pourrait aussi offrir au Vieux Continent une chance de récupérer des transferts technologiques après avoir contribué, par le passé, à l’ascension industrielle chinoise.

Ce qu'il faut retenir

  • Plusieurs constructeurs automobiles chinois rachètent des usines européennes en sous-régime, comme à Valence (Espagne) ou Tranås (Suède).
  • Cette dynamique s’explique par une surcapacité de production en Chine et une volonté de contourner les barrières douanières européennes.
  • Pour l’Europe, l’enjeu est double : éviter une nouvelle dépendance technologique ou, au contraire, en profiter pour moderniser son industrie.
  • Les transferts de technologie ont historiquement profité à la Chine, permettant à Pékin de devenir un acteur majeur du secteur.

Un paradoxe industriel : sauver des sites sous-utilisés

En Espagne, le groupe chinois SAIC Motor a repris en 2024 l’usine Vigo du constructeur espagnol MG Motor, alors que la production tournait à peine à 50 % de sa capacité. En Suède, Geely, déjà propriétaire de Volvo, a acquis en 2025 l’usine Tranås, spécialisée dans les pièces automobiles, un site qui employait moins de 200 salariés avant sa reprise. Autant dire que ces rachats interviennent dans des contextes où les sites européens peinent à rivaliser avec la concurrence asiatique, d’après Libération.

Pour Pékin, cette stratégie présente un double avantage : sécuriser des débouchés en Europe, tout en utilisant des capacités de production sous-exploitées pour exporter vers d’autres marchés. « Les industriels chinois ciblent des actifs européens parce qu’ils sont moins chers et qu’ils bénéficient d’une main-d’œuvre qualifiée », explique un expert du secteur automobile cité par Libération.

L’Europe face à un dilemme technologique

Ce phénomène soulève une question cruciale pour l’Union européenne : ces rachats permettront-ils à l’Europe de récupérer des technologies chinoises, comme elle l’a fait par le passé avec des partenariats avec les États-Unis ou le Japon ? « Historiquement, l’Europe a toujours été un terrain d’apprentissage pour les industriels asiatiques », rappelle un analyste de Libération. « Aujourd’hui, le risque est que la Chine utilise ces usines pour perfectionner ses propres technologies, sans nécessairement les partager. »

Certains gouvernements européens, comme celui de l’Allemagne ou de la France, ont commencé à durcir les règles sur les investissements étrangers dans les secteurs stratégiques. En 2023, Berlin a bloqué le rachat d’une usine de puces électroniques par un groupe chinois, invoquant des raisons de sécurité nationale. « On ne peut plus se permettre de reproduire les mêmes erreurs qu’avec la Chine », souligne un responsable européen sous couvert d’anonymat.

Un modèle économique en mutation

Les constructeurs chinois, comme BYD ou NIO, misent sur une stratégie d’expansion à l’international pour compenser un marché domestique saturé. En 2025, les ventes de véhicules électriques chinois en Europe ont progressé de 40 % par rapport à 2024, selon les données de l’Association des constructeurs européens d’automobiles (ACEA). « L’Europe est un marché clé, mais elle reste très protégée. Les rachats d’usines sont un moyen de contourner les droits de douane », commente un observateur du secteur.

Pour les salariés européens, ces rachats s’accompagnent souvent de promesses de relance de la production. À Tranås, Geely a annoncé un investissement de 150 millions d’euros sur trois ans et la création de 300 emplois d’ici 2027. « On nous promet un nouveau départ, mais jusqu’ici, on a surtout vu des licenciements », témoigne un représentant syndical local.

Et maintenant ?

Les prochains mois pourraient voir une accélération des contrôles européens sur les investissements chinois, notamment dans les secteurs des semi-conducteurs, de l’énergie et des technologies vertes. La Commission européenne doit présenter d’ici fin 2026 un nouveau paquet législatif pour encadrer ces acquisitions. D’ici là, les usines européennes déjà rachetées devront prouver leur viabilité économique, sous peine de voir leur production délocalisée vers d’autres régions, comme l’Asie ou l’Amérique latine.

Reste à savoir si l’Europe saura transformer cette menace en opportunité. Un défi qui pourrait redéfinir, pour les décennies à venir, l’équilibre des forces industrielles entre les deux continents.

Les secteurs les plus concernés sont l’automobile, les pièces détachées, l’électronique (notamment les batteries) et les énergies renouvelables. Selon Libération, ces rachats visent principalement des sites en sous-capacité, où la production est inférieure à 60 % de la capacité maximale.