Une séance de 36 questions progressives, suivie de quatre minutes de regard soutenu, suffirait-elle à provoquer un coup de foudre entre deux inconnus ? Cette hypothèse, popularisée par une étude psychologique dans les années 1990, interroge aujourd’hui autant qu’elle fascine. Elsa Godart, philosophe et psychanalyste, analyse ce protocole pour Libération.

Ce qu'il faut retenir

  • Le protocole des 36 questions, conçu en 1997 par des psychologues américains, vise à créer une intimité rapide entre deux personnes.
  • Il repose sur une escalade de questions personnelles, allant de sujets anodins à des thèmes plus profonds.
  • Une étape finale de quatre minutes de regard intense est censée renforcer le lien émotionnel.
  • Pour Elsa Godart, cette méthode repose sur un mélange de psychologie et de suggestion sociale.

Une méthode née d’une étude pionnière

En 1997, le psychologue Arthur Aron et ses collègues de l’université de Stony Brook (New York) ont élaboré une expérience destinée à évaluer la création de liens affectifs en un temps record. Selon Libération, ce protocole repose sur 36 questions précises, organisées en trois séries. Les premières abordent des sujets légers, comme « Quel serait votre dîner idéal ? », tandis que les dernières plongent dans l’intimité : « Quand avez-vous pleuré devant une autre personne pour la dernière fois ? » ou « Si vous deviez mourir ce soir sans possibilité de communiquer avec qui que ce soit, quel regret choisiriez-vous de ne pas avoir dit à quelqu’un ? »

L’expérience se conclut par un exercice de quatre minutes où les participants doivent se fixer dans les yeux, sans parler. L’objectif affiché est de déclencher une forme de connexion émotionnelle intense, voire de susciter un sentiment amoureux. Arthur Aron lui-même, cité par Libération, a reconnu que cette méthode avait conduit certains couples à se former durablement après avoir participé à l’étude.

Elsa Godart : une approche entre psychologie et construction sociale

Pour la philosophe Elsa Godart, cette expérience ne relève pas du hasard. D’après ses analyses, rapportées par Libération, le protocole exploite des mécanismes psychologiques bien connus : l’effet de disclosure (révélation de soi) et la réciprocité. « On crée un climat de confiance en partageant des informations personnelles, ce qui pousse l’autre à faire de même », explique-t-elle. « Le regard soutenu, quant à lui, active une forme de vulnérabilité qui peut être interprétée comme un signal d’attachement. »

Cependant, Godart met en garde contre une interprétation trop simpliste du « coup de foudre ». « Ce n’est pas l’amour qui tombe du ciel, mais une construction sociale favorisée par le cadre expérimental », précise-t-elle. « Le protocole joue sur notre besoin de connexion et notre tendance à interpréter les émotions en fonction du contexte. » Autrement dit, autant dire que l’alchimie amoureuse dépend autant des questions posées que de l’état d’esprit des participants.

Une expérience aujourd’hui popularisée par les réseaux sociaux

Initialement réservée aux laboratoires de psychologie, la méthode des 36 questions a gagné en visibilité grâce aux réseaux sociaux. Des influenceurs et des médias en ont fait un défi viral, filmant des duos d’inconnus tentant l’expérience. Selon Libération, certains couples déclarent effectivement avoir ressenti une attirance immédiate après la séance, tandis que d’autres n’y voient qu’un jeu artificiel, déconnecté des réalités émotionnelles. Pour Godart, cette médiatisation pose question : « On réduit parfois l’amour à un protocole, comme s’il suffisait de suivre une recette pour obtenir un résultat. Or, la relation humaine reste bien plus complexe. »

D’autres critiques soulignent le risque de manipulation : certains participants pourraient se sentir obligés de « performer » une connexion sous prétexte que le cadre l’exige. « La frontière entre expérimentation et mise en scène est ténue », relève la philosophe.

Et maintenant ?

Si le protocole des 36 questions continue de susciter l’intérêt, notamment dans les cercles de développement personnel, son efficacité réelle reste débattue. Les psychologues s’interrogent : ce type d’expérience favorise-t-il vraiment des relations durables, ou ne crée-t-il que des illusions passagères ? Une chose est sûre, les plateformes de rencontre pourraient s’en inspirer pour concevoir de nouveaux outils de matching. À suivre, donc, d’ici quelques années.

Pour Elsa Godart, la véritable question n’est pas tant de savoir si les 36 questions fonctionnent, mais plutôt ce qu’elles révèlent de notre rapport à l’amour. « Nous cherchons tous des recettes pour aimer, comme s’il existait une méthode infaillible. Pourtant, l’amour reste avant tout une rencontre entre deux inconscients. »

Le protocole a été élaboré en 1997 par le psychologue Arthur Aron et son équipe de l’université de Stony Brook, aux États-Unis. Leur étude visait à étudier la formation rapide de liens affectifs entre inconnus.