À Amiens, en Seine-Maritime, les salariés de l’usine Eurolysine, dernier producteur européen d’un acide aminé essentiel à l’alimentation animale, redoutent pour leur emploi. Leur crainte ? Une fermeture programmée, faute de pouvoir rivaliser avec les prix pratiqués par les industriels chinois. Ce cas concret illustre la stratégie que la Commission européenne souhaite généraliser avec une nouvelle réglementation, comme le rapporte BFM Business. L’exécutif bruxellois prépare en effet un texte inédit visant à contraindre les entreprises de l’Union à diversifier leurs approvisionnements pour limiter leur dépendance vis-à-vis de la Chine, notamment sur les produits chimiques et les machines industrielles.

Ce qu'il faut retenir

  • La Commission européenne envisage une réglementation imposant aux entreprises de l’UE d’avoir au moins trois fournisseurs de pays différents pour les composants critiques, dont les produits chimiques et les machines industrielles.
  • Ce projet cible des secteurs stratégiques où la Chine renforce sa position, comme la chimie ou les machines-outils, où les prix pratiqués par les industriels chinois menacent la survie des concurrents européens.
  • En 2025, le déficit commercial de l’UE vis-à-vis de la Chine a atteint 360 milliards d’euros, soit plus du double de celui enregistré en 2019 (165 milliards).
  • Un premier texte similaire, axé sur le contenu local pour les secteurs stratégiques comme l’automobile ou les énergies décarbonées, doit entrer en vigueur dans les mois à venir.
  • La Chine a déjà menacé de mesures de rétorsion, comme elle l’avait fait en réponse aux droits de douane européens sur les voitures électriques.

Le texte préparé par la Commission européenne s’inscrit dans une logique de sécurisation des approvisionnements stratégiques pour l’Union. Les responsables interrogés par le Financial Times et cités par BFM Business soulignent que cette obligation de diversification vise à éviter une situation similaire à celle vécue en 2025 avec les terres rares. À cette époque, la Chine, quasi-monopoleur sur ces minerais, avait restreint leurs exportations, paralysant certaines usines européennes faute de fournisseurs alternatifs. Les industriels avaient alors été contraints de communiquer des données stratégiques aux autorités chinoises sous la pression de contrôles invasifs.

Les produits ciblés par cette future réglementation ne se limitent pas aux terres rares. La Commission envisage d’étendre les obligations à d’autres composants critiques, comme l’hélium, un gaz indispensable à l’industrie, aujourd’hui principalement importé des États-Unis et du Qatar. « L’objectif est clair : éviter que l’Europe ne se retrouve otage de sa dépendance à un seul pays », a indiqué un haut responsable européen sous couvert d’anonymat. Autant dire que Bruxelles mise sur la résilience des chaînes d’approvisionnement pour protéger son autonomie industrielle.

Une stratégie qui s’inscrit dans un contexte de tensions commerciales accrues

Ce projet s’ajoute à une série de mesures déjà engagées par l’UE pour réduire sa vulnérabilité face à la Chine. En mars dernier, la Commission a présenté un texte d’« accélération industrielle », incluant des clauses de contenu local pour les entreprises bénéficiant de fonds publics. Ce texte concerne des secteurs clés comme l’automobile, les technologies d’énergies décarbonées ou les industries lourdes. Concrètement, les entreprises devront se fournir en composants fabriqués en Europe (ou dans des pays associés) pour obtenir un soutien financier. Selon les premières estimations, cette mesure ne devrait entrer en vigueur qu’à partir de la fin de l’année 2026, après un processus législatif complexe et des négociations avec les États membres.

Ces initiatives reflètent une prise de conscience progressive au sein de l’UE. Depuis 2019, le déficit commercial avec la Chine a explosé, passant de 165 à 360 milliards d’euros en 2025. Plusieurs facteurs expliquent cette dégradation : une demande intérieure européenne en berne, une politique industrielle chinoise particulièrement agressive, et une montée en gamme technologique des produits chinois, qui concurrencent désormais directement ceux de l’UE. Parallèlement, les exportations européennes vers la Chine reculent, aggravant encore le déséquilibre. « Ce déficit est insoutenable », a estimé Maroš Šefčovič, commissaire européen au Commerce, lors d’une intervention récente.

Des résistances internes et des représailles chinoises en ligne de mire

Si la volonté de Bruxelles est affichée, le chemin s’annonce semé d’embûches. Plusieurs États membres, dont l’Allemagne, ont déjà exprimé leur réticence face à un durcissement des règles. Berlin, traditionnellement tourné vers le commerce avec la Chine, craint que ces mesures ne pénalisent les entreprises européennes et n’alourdissent les coûts de production. « Certains pays plaident pour un allègement des contraintes », a précisé une source proche des négociations. La mise en œuvre de cette réglementation, si elle est adoptée, ne devrait donc pas intervenir avant plusieurs années, le temps de trouver un compromis entre les 27.

La Chine, de son côté, n’a pas manqué de réagir. Dès l’annonce des premières mesures européennes, Pékin a brandi la menace de représailles commerciales. Une stratégie qu’elle avait déjà déployée en 2024, après l’imposition par l’UE de droits de douane sur les voitures électriques chinoises. Les cibles potentielles ? Les exportations européennes de viande porcine ou de produits laitiers, deux secteurs où la Chine représente un marché majeur pour certains États membres. « Nous sommes prêts à prendre les mesures nécessaires pour défendre nos intérêts », a averti un porte-parole du ministère chinois du Commerce, sans préciser davantage.

« L’objectif est clair : éviter que l’Europe ne se retrouve otage de sa dépendance à un seul pays. » — Un haut responsable européen, cité par BFM Business.

Et maintenant ?

Le texte préparé par la Commission doit être présenté lors d’une réunion des commissaires européens le 29 mai 2026. Si elle obtient leur feu vert, une proposition plus détaillée sera soumise aux États membres d’ici la fin de l’été. Le processus législatif, qui devra recueillir l’unanimité des 27, s’annonce long et complexe. En parallèle, la Commission devrait accélérer les discussions sur son projet d’« accélération industrielle », dont les contours pourraient encore évoluer avant une adoption prévue au mieux en 2027. Pour les entreprises concernées, le message est clair : anticiper dès à présent une refonte de leurs chaînes d’approvisionnement reste un impératif stratégique.

Au-delà des enjeux industriels, cette stratégie européenne interroge sur l’avenir des relations commerciales entre l’UE et la Chine. Dans un contexte géopolitique marqué par les tensions et les rivalités technologiques, Bruxelles semble vouloir tourner la page d’une dépendance jugée trop risquée. Reste à savoir si cette approche suffira à inverser la tendance ou si elle précipitera une escalade des mesures protectionnistes. Une chose est sûre : les prochains mois s’annoncent décisifs pour l’autonomie stratégique de l’Europe.