Selon Le Monde, le philosophe et économiste Philippe Van Parijs défend l’idée que l’intelligence artificielle, en transformant profondément le marché du travail, rendrait nécessaire l’instauration d’un revenu universel couplé à une politique ambitieuse de formation continue. Dans un entretien accordé au quotidien, le spécialiste du revenu inconditionnel explique pourquoi ces deux leviers sont indissociables pour éviter une exclusion massive des travailleurs dans les décennies à venir.

Ce qu'il faut retenir

  • L’IA automatise 40 % des emplois actuels, selon une étude de l’OCDE citée par Philippe Van Parijs, ce qui rend urgente une refonte des protections sociales.
  • Le philosophe propose d’associer revenu universel et formation tout au long de la vie pour adapter les travailleurs aux nouveaux besoins du marché.
  • Cette approche vise à compenser la polarisation du marché du travail entre emplois très qualifiés et tâches précaires ou peu rémunérées.
  • Van Parijs rappelle que le revenu universel n’est pas une solution miracle, mais un outil parmi d’autres pour garantir une transition juste.

Une révolution technologique aux conséquences sociales majeures

Pour Philippe Van Parijs, la généralisation de l’intelligence artificielle n’est pas une simple évolution technologique, mais une révolution comparable à l’invention de la machine à vapeur. Dans son entretien pour Le Monde, il souligne que 40 % des emplois actuels pourraient être automatisés à terme, un chiffre qui s’appuie sur des projections de l’OCDE. Autant dire que les sociétés occidentales doivent se préparer à un bouleversement comparable à celui de la révolution industrielle, mais en accéléré. « La question n’est plus de savoir si l’IA va transformer le travail, mais comment éviter qu’elle ne crée une société à deux vitesses », explique-t-il.

Parmi les secteurs les plus exposés figurent la logistique, la comptabilité, mais aussi des professions qualifiées comme le droit ou la médecine, où l’IA assistera les professionnels sans pour autant les remplacer totalement. Pour Van Parijs, cette transformation menace de creuser les inégalités si aucune mesure n’est prise pour redistribuer les gains de productivité générés par l’automatisation.

Revenu universel et formation permanente : un duo pour éviter l’exclusion

Face à ce défi, Philippe Van Parijs défend une solution en deux volets : d’une part, un revenu universel inconditionnel, financé par une fiscalité adaptée aux nouvelles réalités économiques. D’autre part, un accès universel à la formation tout au long de la vie, pour permettre aux travailleurs de s’adapter aux mutations de leur métier. « L’objectif n’est pas de garantir un emploi à vie, mais de garantir un revenu de base qui couvre les besoins essentiels », précise-t-il dans son entretien.

Cette approche s’inscrit dans la continuité des travaux de Van Parijs sur le revenu universel, qu’il défend depuis les années 1980. Il rappelle que ce mécanisme permettrait de donner aux individus les moyens de se former, de créer des entreprises ou simplement de se consacrer à des activités non marchandes. Bref, il s’agit de rompre avec le modèle où l’emploi est le seul vecteur d’intégration sociale et de sécurité économique.

Les limites et les objections à ce modèle

Si l’idée séduit par son ambition, elle soulève plusieurs questions, notamment celle de son financement. Philippe Van Parijs reconnaît que la mise en place d’un revenu universel nécessiterait une refonte profonde du système fiscal, avec des prélèvements accrus sur les entreprises les plus automatisées ou les revenus du capital. « Il ne s’agit pas d’une solution magique, mais d’un filet de sécurité indispensable », a-t-il souligné. Une autre critique porte sur l’incitation au travail : certains économistes craignent qu’un revenu universel décourage l’activité professionnelle, un risque que Van Parijs minimise en rappelant que la plupart des bénéficiaires continueraient à travailler, ne serait-ce que pour compléter leurs revenus.

Par ailleurs, la formation permanente se heurte à des obstacles structurels. En France, le système actuel de formation professionnelle est déjà critiqué pour son inefficacité et son manque d’adéquation avec les besoins des entreprises. Van Parijs insiste sur la nécessité de repenser en profondeur les dispositifs existants, avec une gouvernance décentralisée et une évaluation permanente des compétences requises.

Et maintenant ?

Plusieurs pays européens, dont la Finlande et l’Espagne, ont déjà testé des dispositifs de revenu universel à petite échelle, avec des résultats mitigés mais encourageants sur le plan social. En France, l’idée gagne du terrain, notamment sous l’impulsion d’élus écologistes et de certains économistes. Cependant, aucune décision concrète n’a encore été prise au niveau national. Les prochaines étapes pourraient inclure des expérimentations locales élargies ou des discussions au sein de l’Union européenne sur la fiscalité des robots et de l’IA.

Côté formation, la loi sur la formation professionnelle de 2018 avait déjà introduit le compte personnel de formation (CPF), mais son efficacité reste limitée. Une refonte de ce dispositif, intégrant des parcours modulaires et une meilleure reconnaissance des compétences acquises, pourrait être annoncée d’ici la fin de l’année 2026.

L’entretien de Philippe Van Parijs dans Le Monde intervient dans un contexte où l’IA s’impose comme un enjeu majeur des débats politiques et économiques. Si son modèle séduit par sa cohérence, sa mise en œuvre soulève des défis techniques, financiers et politiques. Une chose est sûre : sans adaptation rapide des protections sociales et des politiques de formation, le risque d’une société profondément inégalitaire devient une menace bien réelle.

Philippe Van Parijs n’a pas proposé de chiffre précis dans son entretien pour Le Monde, mais ses travaux antérieurs suggèrent un montant situé entre 500 et 800 euros par mois, financé par une fiscalité sur les robots, les entreprises automatisées et les revenus du capital. Ce montant devrait être indexé sur le coût de la vie et compléter, sans le remplacer, les autres revenus.