Depuis les années 1980, de nombreux pays ont engagé des politiques drastiques pour réduire la pollution atmosphérique. Une avancée majeure pour la santé publique, mais qui révèle aujourd’hui un paradoxe inattendu. La baisse des émissions d’aérosols soufrés, ces particules qui filtrent une partie des rayons solaires, pourrait en effet accélérer le réchauffement climatique, analyse la journaliste Audrey Garric dans une enquête publiée par Le Monde.
Ce qu'il faut retenir
- Réduction des aérosols soufrés : une victoire pour la qualité de l’air, mais un coup dur pour le climat, car ces particules refroidissent naturellement la planète en réfléchissant une partie du rayonnement solaire.
- Les politiques de dépollution, comme celles mises en place en Europe ou en Amérique du Nord, ont permis de diviser par deux les émissions de dioxyde de soufre (SO₂) depuis 1980, selon l’Agence européenne pour l’environnement.
- Effet de masquage climatique : les aérosols soufrés ont un effet refroidissant estimé entre 0,5°C et 1°C depuis l’ère préindustrielle, selon le dernier rapport du GIEC.
Une amélioration de la santé publique, mais un coût climatique
Les aérosols soufrés, rejetés principalement par la combustion du charbon et du pétrole, sont responsables de maladies respiratoires et cardiovasculaires. Leur réduction a permis d’éviter des millions de décès prématurés chaque année, rappelle Le Monde. Pourtant, ces particules jouent aussi un rôle climatique en renvoyant une partie des rayons du soleil vers l’espace. Leur disparition progressive, accélérée par les réglementations internationales, pourrait donc aggraver le réchauffement.
Selon les données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la concentration moyenne de particules fines (PM2.5) a diminué de 30 % en Europe entre 2000 et 2020. Une avancée sanitaire indéniable, mais qui pourrait se retourner contre les objectifs climatiques. « Nous avons résolu un problème de pollution pour en créer un autre », souligne Audrey Garric dans son enquête.
Un phénomène connu, mais sous-estimé
L’effet refroidissant des aérosols est un phénomène bien documenté par la science climatique. Dans son sixième rapport, publié en 2023, le GIEC estimait que la réduction des émissions de soufre pourrait ajouter entre 0,2°C et 0,6°C au réchauffement d’ici 2100 si aucune mesure compensatoire n’est prise. Les modèles climatiques intègrent désormais cet effet pour affiner leurs projections.
Pourtant, ce mécanisme reste méconnu du grand public. Les politiques de transition énergétique, bien que nécessaires, pourraient donc avoir des conséquences climatiques inattendues. « C’est un dilemme auquel les gouvernements devront faire face dans les années à venir », explique la climatologue Valérie Masson-Delmotte, interrogée par Le Monde.
Quelles solutions pour limiter les effets pervers ?
Plusieurs stratégies pourraient atténuer l’impact de la disparition des aérosols soufrés. Les scientifiques évoquent notamment l’injection de particules réfléchissantes dans la haute atmosphère, une technique encore controversée appelée « géo-ingénierie solaire ». D’autres prônent une accélération des transitions vers des énergies propres, comme l’hydrogène vert ou le solaire, pour compenser l’effet perdu des particules.
En Europe, la Commission a annoncé un renforcement des normes sur les émissions industrielles d’ici 2028. Mais pour les climatologues, ces mesures ne suffiront pas sans une refonte globale des politiques énergétiques. « Nous devons agir sur tous les leviers à la fois », insiste Valérie Masson-Delmotte.
Autant dire que le défi est de taille. Les prochaines années seront cruciales pour trouver un équilibre entre dépollution et stabilisation du climat.
Non, d’autres particules comme les poussières volcaniques ou les suies jouent également un rôle. Cependant, les aérosols soufrés, issus des activités humaines, restent le principal contributeur à cet effet de masquage climatique, selon les études du GIEC.