Quarante-sept ans après la découverte du corps de Robert Boulin dans un étang de Rambouillet, le pôle « cold cases » du tribunal judiciaire de Nanterre va désormais instruire cette affaire classée sans suite depuis plus de trente ans. Selon Franceinfo – Politique, le parquet de Nanterre a confirmé, ce 15 juin 2026, que « la procédure et les scellés sont en cours d’acheminement » vers ce service spécialisé dans les crimes sériels et non élucidés. Pour l’heure, aucun juge d’instruction n’a encore été désigné pour reprendre ce dossier complexe, marqué par des zones d’ombre persistantes.
Ce qu'il faut retenir
- Le pôle « cold cases » de Nanterre reprend l’instruction de la mort de Robert Boulin, ancien ministre du Travail sous Raymond Barre, retrouvé mort en 1979 dans un étang de Rambouillet.
- La justice avait conclu à un suicide, mais sa famille défend la thèse de l’assassinat politique, évoquant des incohérences dans l’enquête initiale.
- Le transfert du dossier vers Nanterre fait suite à une ordonnance de dessaisissement rendue le 28 avril 2026 par un juge de Versailles, sur réquisition du parquet.
- Les proches de l’ancien ministre espèrent que ce dossier, longtemps négligé, bénéficiera d’une nouvelle impulsion grâce à des juges spécialisés.
Un mystère politique qui divise depuis près d’un demi-siècle
Robert Boulin, figure majeure du gaullisme social et ministre du Travail dans le gouvernement de Raymond Barre entre 1976 et 1978, était perçu comme un possible Premier ministre. « Une troisième voie contre l’ultracapitalisme », selon les mots de sa fille, Fabienne Boulin-Burgeat. Son corps est découvert le 30 octobre 1979 dans un étang de la forêt de Rambouillet, à l’âge de 59 ans. À l’époque, l’enquête conclut à un suicide par noyade, après ingestion. Pourtant, les circonstances de sa mort alimentent depuis des décennies les spéculations.
Dès 1981, sa famille obtient des photos du visage tuméfié de l’ancien ministre, ce qui les pousse à déposer plainte. Une contre-autopsie, réalisée en 1983, révèle un « traumatisme facial » survenu de son vivant. « Quand il s’agit d’un cold case ou d’un dossier ancien comme celui-ci, l’urgence reste d’autant plus importante à traiter le dossier car les témoins disparaissent », a souligné Didier Seban, avocat de la famille, à l’AFP.
Une famille qui refuse le non-lieu de 1992
En 1981, la justice rend une ordonnance de non-lieu, confirmée par la cour d’appel puis par la Cour de cassation en 1992. Cette décision s’appuie sur les éléments en faveur de la thèse du suicide. Pourtant, les incohérences relevées par la famille persistent : « le cadavre gisant dans cinquante centimètres d’eau, les traces de lien aux poignets, le visage tuméfié, cabossé, et l’énorme hématome derrière le crâne », écrit Fabienne Boulin-Burgeat dans son livre. Autant de détails qui, selon elle, contredisent la version officielle.
En 2013, un nouveau témoignage relance partiellement l’enquête : un témoin affirme avoir vu Robert Boulin accompagné dans son véhicule quelques heures avant sa mort. Par ailleurs, un médecin-réanimateur présent à l’époque évoque un « visage hors de l’eau » lors de la découverte du corps. Ces éléments, bien que non concluants, renforcent les doutes sur la thèse du suicide.
Un contexte politique tendu sous Giscard d’Estaing
La mort de Robert Boulin s’inscrit dans une période trouble pour la Ve République. Entre 1974 et 1981, trois ministres trouvent la mort dans des circonstances troubles : Robert Boulin en 1979, puis Joseph Fontanet en 1980 et Pierre Bérégovoy en 1993. Si les deux derniers cas sont officiellement considérés comme des suicides, leur famille respectives contestent cette version. « Le contexte politique de l’époque, marqué par des rivalités internes au gaullisme, a alimenté les rumeurs », rappelle un historien spécialiste de la période, sous couvert d’anonymat.
En 2019, une nouvelle plainte est déposée pour « arrestation, enlèvement et séquestration suivi de mort ou assassinat ». Parmi les pistes explorées : le rôle éventuel du Service d’action civique (SAC), une police parallèle liée au parti gaulliste, dont des membres auraient évoqué avoir tabassé Robert Boulin avant son décès. Ces déclarations, bien que non étayées, ont suffi à relancer partiellement l’enquête, sans aboutir à des charges.
Un espoir de réouverture pour la famille Boulin
Didier Seban, avocat de la famille, se dit « soulagé » par la décision de transférer le dossier vers le pôle « cold cases » de Nanterre. « C’était une nouvelle très attendue, une vraie satisfaction et un vrai espoir pour ce dossier qui a marqué l’histoire de la Ve République », a-t-il déclaré. Pour lui, l’arrivée de ce pôle spécialisé pourrait enfin permettre de « clarifier une affaire qui, trop longtemps, a été négligée ».
La famille a également formulé d’autres demandes : une nouvelle autopsie, la déclassification de certains dossiers par Emmanuel Macron, et l’accès aux archives de la CIA. « On espère que ces éléments pourront être examinés avec sérieux », a ajouté l’avocat. Pour l’instant, ces demandes n’ont pas reçu de réponse officielle.
Pour Fabienne Boulin-Burgeat, cette reprise d’enquête représente une « étape importante », mais elle reconnaît que le chemin vers la vérité reste incertain. « On ne sait pas ce que va donner ce nouveau départ, mais on a au moins l’espoir que justice soit enfin rendue », confie-t-elle. Le mystère autour de la mort de son père pourrait, peut-être, trouver un dénouement.
Le transfert vers le pôle « cold cases » de Nanterre fait suite à une ordonnance de dessaisissement rendue le 28 avril 2026 par un juge de Versailles, sur réquisition du parquet. Ce service est spécialisé dans les crimes sériels et non élucidés, et la famille Boulin en avait demandé le transfert pour relancer l’enquête.
Parmi les éléments contestés, la famille pointe le visage tuméfié de Robert Boulin, les traces de liens aux poignets, l’hématome derrière le crâne, et la position du corps dans seulement cinquante centimètres d’eau, jugée incompatible avec une noyade.