Onze personnes réduites en esclavage ont joué un rôle décisif dans la reconstitution de la forêt de Tijuca, à Rio de Janeiro, au cours du XIXe siècle. Ce vaste espace vert, aujourd’hui considéré comme l’un des poumons de la mégapole brésilienne, doit ainsi une partie de son existence à leur labeur méconnu, selon Le Monde.

Ce qu'il faut retenir

  • Onze esclaves ont participé au reboisement de la forêt de Tijuca entre 1861 et 1874.
  • Ce projet s’inscrivait dans une politique de restauration environnementale initiée par l’empereur Dom Pedro II.
  • La forêt de Tijuca, couvrant près de 39 km², est aujourd’hui la plus grande forêt urbaine au monde.
  • Leur contribution a permis de lutter contre l’érosion des sols et de restaurer des sources d’eau essentielles.
  • Cette histoire, longtemps ignorée, a été documentée par des chercheurs brésiliens et internationaux.

Un projet impérial pour redonner vie à une forêt dévastée

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la forêt de Tijuca était réduite à une étendue aride, victime de l’exploitation intensive des terres pour l’agriculture et l’élevage. Face à la désertification croissante et à la raréfaction de l’eau, l’empereur du Brésil, Dom Pedro II, lança en 1861 un ambitieux programme de reboisement. Ce projet, unique en son genre pour l’époque, visait à restaurer un écosystème vital pour la ville de Rio, alors en pleine expansion.

Pour mener à bien cette entreprise, les autorités impériales firent appel à une main-d’œuvre composée en grande partie d’esclaves. Entre 1861 et 1874, quelque onze personnes privées de liberté furent ainsi mobilisées pour replanter des milliers d’arbres, principalement des espèces locales comme les pau-brasil ou les jequitibás. Leur travail, à la fois physique et minutieux, permit de redonner vie à un territoire aujourd’hui classé réserve de biosphère par l’UNESCO.

Une contribution historique éclipsée par le récit dominant

Longtemps, l’histoire de la forêt de Tijuca a été présentée comme le fruit exclusif d’une initiative impériale éclairée, sans mention des esclaves qui en furent les acteurs principaux. Ce n’est que récemment que des historiens et des écologues ont mis en lumière leur rôle central. Leur contribution, bien que documentée dans des archives impériales, a été largement ignorée dans les récits officiels.

Parmi les rares traces de leur passage, on retrouve des récits de voyageurs du XIXe siècle évoquant des groupes d’esclaves travaillant sous la supervision de jardiniers et d’ingénieurs agronomes. Certains documents administratifs, conservés aux Archives nationales du Brésil, mentionnent explicitement l’emploi de « travailleurs libres et esclaves » pour les travaux de reboisement. Pourtant, leurs noms, leurs origines et leurs conditions de vie restent aujourd’hui méconnus.

Un héritage écologique et social encore à explorer

La forêt de Tijuca, avec ses 39 km² de végétation dense, ses cascades et ses sentiers, est aujourd’hui un symbole de la coexistence entre nature et urbanité à Rio de Janeiro. Chaque année, des millions de visiteurs s’y pressent pour admirer sa biodiversité, qui compte plus de 3 500 espèces de plantes et 250 espèces d’oiseaux. Pourtant, l’histoire de ceux qui l’ont rendue possible reste à écrire.

Des recherches récentes, menées par des universitaires brésiliens et étrangers, tentent de reconstituer le parcours de ces onze esclaves. En croisant les archives judiciaires, les registres paroissiaux et les récits de l’époque, les historiens espèrent lever le voile sur leurs identités et leurs destins.

« Leur travail a permis de sauver une partie de l’écosystème de Rio, mais leur histoire a été effacée par le récit dominant », a souligné le Dr. Maria Silva, historienne à l’Université fédérale de Rio de Janeiro.

Et maintenant ?

Plusieurs initiatives locales visent à mieux documenter et commémorer la contribution des esclaves à la forêt de Tijuca. Un projet de recherche, soutenu par le ministère de la Culture brésilien, devrait être lancé d’ici la fin de l’année 2026 pour identifier les noms et les origines des onze personnes concernées. Parallèlement, des associations de défense du patrimoine historique réclament l’installation de plaques commémoratives sur les sites emblématiques du reboisement, afin de rappeler leur rôle. Reste à voir si ces démarches aboutiront à une reconnaissance plus large de leur héritage.

Pour l’heure, la forêt de Tijuca continue de fasciner par sa beauté et sa résilience. Mais derrière chaque arbre, chaque source d’eau et chaque sentier, se cache une histoire humaine souvent oubliée. Une histoire qu’il est temps de raconter.

Dom Pedro II (1825-1891) était l’empereur du Brésil de 1831 à 1889. Il a initié le projet de reboisement de la forêt de Tijuca en 1861 pour lutter contre la désertification et préserver les ressources en eau de Rio de Janeiro. Son engagement en faveur de l’environnement et des sciences a marqué l’histoire du Brésil.