Un tableau spolié par les nazis à la célèbre collection Goudstikker, « Portrait d’une jeune fille » du peintre néerlandais Toon Kelder (1894-1967), a été redécouvert aux Pays-Bas, accroché depuis des décennies dans une habitation privée. Selon Franceinfo – Culture, l’œuvre a été identifiée dans la maison des descendants d’Hendrik Seyffardt, ancien commandant d’une unité de la Waffen-SS composée de volontaires néerlandais ayant combattu sur le front de l’Est. Cette découverte, révélée lundi 11 mai 2026 par le détective spécialisé Arthur Brand, illustre à nouveau l’ampleur des spoliations artistiques commises pendant la Seconde Guerre mondiale et leurs conséquences persistantes, plus de 80 ans après les faits.
Ce qu'il faut retenir
- Le tableau « Portrait d’une jeune fille », peint par Toon Kelder et volé à la collection Goudstikker en 1940, a été redécouvert aux Pays-Bas dans la maison des descendants d’Hendrik Seyffardt, collaborateur notoire de la SS.
- L’œuvre, numérotée « 92 » et estampillée au dos du nom Goudstikker, était accrochée depuis des décennies dans le couloir de l’habitation de la petite-fille de Seyffardt, qui ignorait son origine spoliée.
- La famille Seyffardt a obtenu le tableau lors d’une vente aux enchères de 1940, organisée après la fuite du marchand d’art juif Jacques Goudstikker, dont la collection fut pillée par Hermann Göring.
- La restitution aux héritiers de Goudstikker est désormais réclamée par les avocats de la famille spoliée, mais la prescription légale rend toute action judiciaire impossible aux Pays-Bas.
- Cette affaire rappelle la découverte en 2025 d’un autre tableau issu de la même collection, retrouvé en Argentine après avoir été mis en vente dans une annonce immobilière.
Une œuvre spoliée passée entre les mains d’un collaborateur des nazis
Selon Arthur Brand, détective néerlandais surnommé « l’Indiana Jones du monde de l’art » pour ses multiples restitutions d’œuvres volées par les nazis, la découverte de ce tableau « dépasse tout ce que j’ai pu voir dans ma carrière ». Le tableau, un « Portrait d’une jeune fille » réalisé par Toon Kelder, appartenait initialement à la collection Goudstikker, l’une des plus importantes collections d’art néerlandaises du début du XXe siècle, appartenant au marchand d’art juif Jacques Goudstikker. Ce dernier avait fui les Pays-Bas en 1940, peu avant l’invasion allemande, laissant derrière lui une collection estimée à des milliers d’œuvres.
La collection fut systématiquement pillée par les nazis, notamment par Hermann Göring, haut responsable du régime, qui en acquit une partie lors de ventes forcées organisées en 1940. C’est dans ce contexte que le numéro 92 de la collection, correspondant à l’œuvre de Kelder, fut mis aux enchères. Selon les archives consultées par Arthur Brand, ce tableau fut acquis lors de cette vente par la famille Seyffardt, dont le patriarche, Hendrik Seyffardt, occupait alors des fonctions de commandement au sein de la Waffen-SS, l’armée de terre de la SS, composée en partie de volontaires néerlandais.
Un héritage familial ignoré pendant des décennies
La petite-fille d’Hendrik Seyffardt, décédé en 1943 après avoir été assassiné par des résistants néerlandais, ignorait totalement l’origine spoliée du tableau. Elle a expliqué à la presse néerlandaise De Telegraaf que l’œuvre lui avait été transmise par sa mère, sans que quiconque dans la famille n’en connaisse l’histoire : « Je l’ai reçu de ma mère. Maintenant que vous me mettez ainsi face à cette situation, je comprends que les héritiers de Goudstikker veulent récupérer le tableau. Je ne le savais pas. »
Ce n’est qu’en 2026 qu’un membre de la famille Seyffardt, ayant découvert simultanément ses origines et l’existence du tableau, a contacté Arthur Brand. Ce dernier a confirmé l’authenticité de l’œuvre en retrouvant une étiquette « Goudstikker » au dos du cadre et le numéro 92 gravé sur le châssis. Les archives ont révélé que le tableau figurait bien dans le catalogue de la vente aux enchères de 1940, organisée après la spoliation de la collection Goudstikker. Les héritiers de Jacques Goudstikker, dont les descendants vivent aujourd’hui aux États-Unis et aux Pays-Bas, ont immédiatement réclamé sa restitution.
Une restitution compliquée par la prescription légale
La famille Seyffardt, bien que reconnaissant désormais l’origine illégitime de l’œuvre, se trouve dans une situation juridique délicate. Aux Pays-Bas, la prescription s’applique aux demandes de restitution après plusieurs décennies, rendant toute action en justice impossible. Arthur Brand a confirmé que la police néerlandaise ne pouvait intervenir, tout comme la Commission néerlandaise de restitution, dont les prérogatives se limitent à émettre des avis non contraignants. « Le membre de la famille qui a contacté M. Brand souhaite également que le tableau soit restitué aux héritiers de Goudstikker, mais le vol étant prescrit, la police est impuissante », a-t-il expliqué à l’AFP.
Face à cette impasse juridique, le descendant des Seyffardt ayant révélé l’affaire a choisi de rendre publique l’information, espérant que la médiatisation contraindra la famille à restituer volontairement l’œuvre. « J’ai honte. Le tableau devrait être restitué aux héritiers de Goudstikker », a-t-il confié au quotidien De Telegraaf. La petite-fille de Seyffardt, contactée par la presse, a indiqué comprendre désormais la légitimité de cette demande, tout en précisant ne pas avoir été au courant de l’origine du tableau jusqu’à présent.
« J’ai déjà récupéré des œuvres d’art spoliées par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment des pièces du Louvre, de la Collection royale néerlandaise et de nombreux musées. Mais la découverte d’un tableau issu de la célèbre collection Goudstikker, qui se trouvait en possession des héritiers d’un général néerlandais notoire de la Waffen-SS, surpasse vraiment tout. »
— Arthur Brand, détective spécialisé dans les vols d’œuvres d’art
Un cas emblématique parmi des milliers de spoliations
Cette affaire s’inscrit dans un contexte plus large de restitutions d’œuvres d’art spoliées pendant la Seconde Guerre mondiale, un dossier qui reste largement incomplet plus de huit décennies après les faits. La collection Goudstikker, estimée à quelque 1 400 œuvres avant sa spoliation, est l’un des exemples les plus documentés de pillage artistique nazi. Après la guerre, une partie des œuvres fut récupérée, mais des milliers d’autres, dispersées à travers l’Europe, n’ont jamais été restituées à leurs propriétaires légitimes.
En 2025, un autre tableau issu de cette collection, « Paysage avec un moulin à vent » de Meindert Hobbema, avait été redécouvert en Argentine, où il était proposé à la vente dans une annonce immobilière. Ces affaires successives rappellent que des milliers d’œuvres spoliées pourraient encore se trouver dans des collections privées, parfois entre les mains de familles ignorantes de leur origine illicite. Aux Pays-Bas, la Commission de restitution a rendu depuis 2023 des dizaines d’avis favorables à la restitution, mais son pouvoir reste limité face aux propriétaires privés.
Cette affaire illustre une fois de plus l’importance des recherches continues dans les archives et la nécessité de sensibiliser le public à l’existence potentielle d’œuvres d’art spoliées dans les collections privées. Pour les héritiers de Goudstikker, la restitution de « Portrait d’une jeune fille » représenterait une étape symbolique, mais aussi un pas supplémentaire vers la reconnaissance des crimes commis par le régime nazi et leurs complices locaux.
La famille ignorait totalement l’origine spoliée de l’œuvre. Le tableau, transmis de génération en génération, était considéré comme un héritage familial sans valeur particulière. Ce n’est qu’en 2026, lorsqu’un membre de la famille a découvert ses origines néerlandaises et enquêté sur le tableau, que l’affaire a été révélée. La petite-fille d’Hendrik Seyffardt a déclaré ne pas avoir su que l’œuvre était issue de la collection Goudstikker avant d’être confrontée à cette information.
La restitution à l’amiable reste la voie privilégiée, mais en l’absence de contrainte légale aux Pays-Bas, la médiatisation de l’affaire pourrait être le seul levier pour pousser la famille à agir. Si aucune solution n’est trouvée, le tableau pourrait rester en possession des Seyffardt, malgré les réclamations des héritiers de Goudstikker. Une éventuelle modification de la loi sur la prescription, actuellement en discussion, pourrait ouvrir de nouvelles perspectives, mais rien n’est garanti pour l’instant.