Selon Courrier International, la ville de Somerville, dans la banlieue nord de Boston (Massachusetts), est devenue aux États-Unis le symbole d’une communauté polyamoureuse en pleine expansion. Une maison locale illustre cette réalité : une note apposée à la sonnette indique : « En l’absence de réponse au no 3, veuillez sonner au no 4. Et vice versa. » Derrière cette porte se cachent Jay, 56 ans, en couple avec Ash, 44 ans, depuis douze ans, lequel est marié à Chris, 44 ans, depuis dix-neuf ans. Chris partage quant à lui son temps entre son « petit trésor », Cal, 36 ans, installé au rez-de-chaussée, et d’autres partenaires disséminés dans le pays, à des milliers de kilomètres de distance.

Cette organisation, baptisée « polycule » par ses membres, désigne un groupe de personnes liées par des relations amoureuses multiples, souvent non hiérarchisées. Longtemps associée aux mouvements hippies ou à l’échangisme, cette pratique gagne aujourd’hui en visibilité, notamment sous l’effet des réseaux sociaux et de l’influence de la culture populaire. Selon un sondage YouGov réalisé en 2023, 34 % des adultes américains déclarent que leur relation idéale pourrait inclure une forme de non-monogamie consentie, contre 32 % en 2020. Ce phénomène s’observe également au Royaume-Uni, où la pratique se démocratise.

Ce qu'il faut retenir

  • Somerville, ville du Massachusetts, est considérée comme un « havre » pour les communautés polyamoureuses aux États-Unis.
  • En 2023, elle est devenue la première ville américaine à protéger juridiquement les personnes vivant en relation polyamoureuse contre les discriminations.
  • 34 % des adultes américains déclarent en 2023 que leur relation idéale pourrait être non monogame, selon un sondage YouGov.
  • Les « polycules » peuvent regrouper jusqu’à 80 personnes, comme l’exemple cité à Somerville, avec des liens complexes et parfois non hiérarchisés.
  • La ville a étendu en 2020 la définition de « partenariat domestique » pour inclure les relations impliquant plus de deux personnes, offrant ainsi des droits similaires à ceux des couples mariés.

Une communauté structurée autour du polyamour

Somerville, ville de gauche où se mêlent universitaires et artistes, est devenue un laboratoire des relations amoureuses alternatives. Son cadre progressiste, marqué par la présence de l’université Harvard et du MIT à proximité, favorise les débats et les expérimentations relationnelles. Dès 2023, la municipalité a légiféré pour protéger les personnes polyamoureuses, reconnaissant officiellement ces structures familiales atypiques. Cette avancée juridique permet notamment d’obtenir des droits tels que le droit de visite à l’hôpital, un congé de deuil ou encore des exemptions concernant le nombre de personnes non apparentées vivant sous le même toit.

Cette reconnaissance a attiré des membres de la communauté polyamoureuse de tout le pays, au point que Somerville est désormais surnommée le « Las Vegas du polyamour ». Le phénomène dépasse largement le cadre des simples rencontres ou fêtes : il s’agit d’une véritable réinvention des liens sociaux, où chaque individu construit un réseau de partenaires, d’amis et de « petits trésors », selon l’expression locale. Les calendriers partagés en ligne et les règles de vie collective deviennent des outils indispensables pour gérer cette complexité.

Des parcours variés, entre héritage et rupture

Jay, 56 ans, consultant en informatique aux cheveux bleus, incarne cette diversité de parcours. Passionné de science-fiction dès l’enfance — il cite l’auteur Robert A. Heinlein comme une influence majeure —, il pratique le polyamour depuis l’adolescence, bien avant que le terme ne s’impose dans le langage courant. « J’étais poly avant que le mot n’existe », confie-t-il. Son installation à Somerville dans les années 1990 lui a permis de rencontrer d’autres pionniers du genre, avec qui il a organisé des débats pour explorer les défis posés par cette pratique : gestion de la jalousie, intégration de nouveaux partenaires, ou encore répartition des espaces de vie.

Ash, 44 ans, utilise le pronom « iel » et a grandi dans une famille conservatrice du Midwest. Après un mariage traditionnel avec Chris, rencontré au collège, iel a proposé un mariage ouvert deux ans plus tard, une décision qui a mis le couple à l’épreuve. « Je lui ai dit : “Je suis bi et j’aimerais avoir la possibilité d’avoir des rapports sexuels avec d’autres personnes.” Ça a été dur, parce que pendant un long moment, j’ai eu beaucoup de partenaires, et Chris aucun », explique-t-iel. Les tensions liées à la jalousie, exacerbées pendant le confinement, ont révélé les limites de cette organisation, notamment lorsque des compagnes de Jay se sont installées temporairement sous le même toit. « L’amour est infini, mais pas le temps », résume Ash.

Des modèles relationnels en débat

La question de la hiérarchie dans les relations polyamoureuses divise la communauté. Certains, comme Andie Nordgren, prônent l’anarchie relationnelle, où chaque lien est considéré comme égal et non prioritaire. Cette approche, popularisée par le manifeste The Short Instructional Manifesto for Relationship Anarchy (2006), rejette toute forme de subordination entre partenaires. Willie Burnley Jr., 31 ans, conseiller municipal et candidat à la mairie de Somerville, se revendique « anarchiste amoureux ». Après un chagrin d’amour en 2017, il a rompu avec la monogamie traditionnelle, estimant que cette dernière était « autodestructrice ». « J’ai compris que la relation la plus importante, c’était celle que j’avais avec moi-même », déclare-t-il.

Pourtant, cette liberté revendiquée ne signifie pas l’absence de toute hiérarchie. Burnley admet que certaines relations sont plus proches que d’autres, tout en insistant sur leur caractère évolutif : « Dire qu’on est proche de quelqu’un, ce n’est pas dire qu’on sera toujours proche. » D’autres membres de la communauté, comme Elisabeth Sheff, experte en relations non monogames, soulignent que le polyamour n’est pas une solution universelle. Après avoir tenté l’expérience dans les années 1990, elle a réalisé qu’elle était fondamentalement monogame : « Certaines personnes sont branchées exclusivité, et ce n’est pas une tare morale. »

Une vie sociale et affective ultra-organisée

À Somerville, l’organisation des polycules dépasse le cadre des relations amoureuses. Ryan Malone, 39 ans, biochimiste, vit avec sa copine Emily, 31 ans, infirmière vétérinaire, et leurs quatre chats. Leur réseau compte une dizaine de personnes, dont Anna, la copine d’Emily, et plusieurs « amantes comètes » — des partenaires rencontrées occasionnellement, comme Marissa à Toronto. Malone assume pleinement ce rôle de « compagnon de nid », comparant sa situation à celle d’un oncle pour les enfants de sa partenaire mariée : « Ils savent que leur mère est poly. Le fils aîné et moi, on lit les mêmes livres et on joue aux échecs ensemble. »

Leur polycule s’étend même jusqu’à Nick et Kit, 39 ans, installés au-dessus de chez eux. Le couple tente de concevoir un enfant par FIV, une démarche facilitée par la solidarité du groupe. « Il faut un village pour élever un enfant », explique Kit. « Ce qui me stressait dans les relations monogames, c’est qu’on devait être parents, amants, propriétaires et amis en même temps. Ici, on n’a pas besoin que tout vienne d’une seule personne. » Leur relation, initialement amicale, est devenue amoureuse après avoir emménagé ensemble.

Une culture des fêtes et des règles strictes

Les polycules de Somerville organisent des fêtes annuelles, comme une partouze thématique dans un chalet de ski ou une cabane forestière, où les invités explorent divers fantasmes. Kit raconte comment leur polycule s’est structuré après une « orgie ratée » : « On avait loué une cabane, mais l’un d’entre nous avait invité des collègues de travail. On devait attendre qu’ils aillent se coucher pour commencer. On s’est dit qu’il fallait faire ça plus sérieusement. » Ces événements, souvent encadrés, servent de tremplin pour intégrer de nouveaux membres. Un processus de sélection rigoureux est appliqué : les organisateurs vérifient les antécédents des candidats en matière de consentement, comme l’explique Kit : « On essaie de voir si la personne a un passé de comportement problématique. Par exemple, si quelqu’un traîne toujours les gens sur la piste de danse sans respecter un refus, c’est un signal d’alarme. »

Pourtant, cette culture de l’inclusion n’est pas exempte de tensions. Certains membres dénoncent une « culture de la dénonciation » sur les réseaux sociaux, où des posts Facebook circulent pour exclure des individus perçus comme problématiques. « Il faut presque dix références pour être invité à une réunion », confie une personne souhaitant rester anonyme. « Parfois, un post circule du type : “Pour que tout le monde le sache, telle personne a fait ça à telle date.” C’est comme boycotter une entreprise. »

Et maintenant ?

L’avenir du polyamour à Somerville et ailleurs dépendra de plusieurs facteurs. D’une part, l’adoption de nouvelles lois au niveau fédéral pourrait renforcer la protection juridique des polycules, alors que seulement quelques municipalités américaines reconnaissent actuellement ces structures. D’autre part, la généralisation des plateformes de rencontre dédiées au polyamour, comme OkCupid, devrait faciliter la formation de nouveaux réseaux. Enfin, les débats internes sur la hiérarchie et le consentement continueront de façonner cette communauté, entre idéal d’égalité relationnelle et réalités pratiques.

Cette expérience sociale interroge : s’agit-il d’une quête d’abondance affective, d’une optimisation rationnelle des émotions, ou simplement d’un moyen d’éviter la souffrance liée à la monogamie ? « Ça aide vraiment d’avoir plusieurs paniers où mettre ses œufs », reconnaît James, 43 ans, anciennement monogame. « Tout à fait. » Une chose est sûre : à Somerville, on ne manque pas de défis à relever — ni de chats à adopter.

Le polyamour en tant que tel n’est pas illégal, mais les relations polyamoureuses ne bénéficient pas d’un cadre juridique clair au niveau fédéral. Seules quelques villes, comme Somerville dans le Massachusetts, ont adopté des lois locales pour protéger les personnes polyamoureuses contre les discriminations, notamment en étendant la définition de « partenariat domestique ».

Le polyamour désigne des relations amoureuses non monogames où chaque partenaire est informé et consentant, sans nécessairement impliquer de mariage ou de hiérarchie. La polygamie, en revanche, implique généralement un mariage avec plusieurs conjoints et est souvent associée à des structures traditionnelles, comme la polygynie (plusieurs épouses pour un homme). Le polyamour peut inclure des relations non sexuelles et valorise l’autonomie de chacun.