Selon Courrier International, le Lesotho et l’Éthiopie multiplient les initiatives pour capter l’attention des acteurs internationaux de l’intelligence artificielle (IA), quitte à hypothéquer leurs ressources hydriques et énergétiques. Deux projets phares illustrent cette stratégie : une centrale hydroélectrique de 1 200 mégawatts au Lesotho, et le barrage de la Renaissance éthiopienne, dont la capacité doit atteindre 5 100 mégawatts d’ici quelques années.
Ce qu’il faut retenir
- Le Lesotho a signé un protocole d’accord le 4 juin 2026 avec l’entreprise américaine Convalt Energy pour construire une centrale hydroélectrique de 1 200 mégawatts, « le plus grand engagement d’investissement étranger de l’histoire du pays », selon Afrik.com.
- La production de cette centrale dépassera les besoins nationaux, permettant au Lesotho de réduire sa dépendance à l’électricité importée d’Afrique du Sud. Elle sera intégrée à un centre de données d’IA géré par Convalt Energy, comme le rapporte Business Insider Africa.
- L’Éthiopie a inauguré son barrage de la Renaissance le 9 septembre 2025, avec une capacité initiale de 5 100 mégawatts. Le Premier ministre Abiy Ahmed a depuis accéléré la création d’infrastructures numériques, dont un cloud national annoncé en mai 2026.
- Ces projets s’inscrivent dans une logique de « souveraineté numérique », mais soulèvent des questions sur la gestion des ressources hydriques, déjà sous tension dans plusieurs régions d’Afrique subsaharienne.
- Un rapport de l’ONU publié le 3 juin 2026 estime que l’empreinte hydrique des centres de données pourrait égaler les besoins annuels en eau de l’ensemble de la population d’Afrique subsaharienne, soit 1,3 milliard de personnes.
- Au Lesotho, un accord secret passé avec l’administration Trump en 2025 lie une aide sanitaire de 200 millions d’euros sur cinq ans à des conditions incluant des exonérations fiscales pour les entreprises américaines, selon Bloomberg.
Un pari économique risqué au Lesotho
Le gouvernement du Lesotho a officialisé le 4 juin 2026 la signature d’un protocole d’accord avec l’américain Convalt Energy pour la construction d’une centrale hydroélectrique d’une capacité de 1 200 mégawatts, pour un coût de 6,2 milliards de dollars (5,3 milliards d’euros). Ce projet, présenté comme « le plus grand engagement d’investissement étranger jamais annoncé dans l’histoire du pays » par Afrik.com, vise à transformer le Lesotho en hub énergétique pour les géants de la tech. La centrale, dont la production dépassera largement les besoins locaux, sera directement reliée à un centre de données dédié à l’intelligence artificielle, géré par Convalt Energy, précise Business Insider Africa.
Pour le petit royaume enclavé, ce projet représente une bouffée d’oxygène économique. Le Lesotho, durement touché par les politiques commerciales de l’administration Trump — qui a imposé des droits de douane parmi « les plus élevés du monde » avant de les réduire — voit dans cette initiative une opportunité de relancer son économie, comme le souligne Bloomberg. Pourtant, le modèle interroge. La centrale ne servira pas uniquement à répondre aux besoins énergétiques locaux, mais sera avant tout un outil au service des intérêts d’une entreprise étrangère, soulèvent plusieurs observateurs.
L’Éthiopie mise sur le Nil pour séduire la Silicon Valley
De l’autre côté du continent, l’Éthiopie mise sur une ressource tout aussi stratégique : l’eau du Nil Bleu. Le 9 septembre 2025, le Premier ministre Abiy Ahmed inaugurait le barrage de la Renaissance éthiopienne (Gerd), un ouvrage de 5 100 mégawatts de capacité, destiné à faire de l’Éthiopie une puissance énergétique régionale. Si le discours inaugural du chef du gouvernement n’a pas mentionné explicitement l’usage de cette électricité pour l’IA, le lien entre les deux projets est assumé. L’Ethiopian Artificial Intelligence Institute, créé en 2022 et placé sous l’autorité d’Abiy Ahmed, coordonne depuis plusieurs années le déploiement de l’intelligence artificielle dans le pays.
Cette stratégie s’inscrit dans le cadre du plan Digital Ethiopia 2030, lancé en janvier 2026, qui fait de l’IA une priorité nationale. Le 9 mai 2026, la volonté de créer un cloud national a été réaffirmée par le Premier ministre, qui y voit une question de « survie générationnelle ». Pourtant, cette course effrénée vers le numérique suscite des critiques. Le média Addis Standard avait, dès 2025, comparé ce projet à « la construction de gratte-ciel sur des sables mouvants », mettant en garde contre l’absence de prise en compte des obstacles structurels, notamment énergétiques et hydriques.
L’IA, un mirage pour l’Afrique ?
L’essor des centres de données dédiés à l’intelligence artificielle pose une question cruciale : celle de leur impact environnemental, et plus particulièrement hydrique. Dans un rapport publié le 3 juin 2026, l’ONU alerte sur l’empreinte hydrique colossale de ces infrastructures. Selon l’organisation, elle pourrait atteindre « le niveau des besoins domestiques annuels en eau de l’ensemble de la population d’Afrique subsaharienne », soit 1,3 milliard de personnes. Un paradoxe alors que le continent fait face à un stress hydrique croissant, comme le souligne Mail & Guardian, qui évoque un « fossé numérique et environnemental » : certains États profitent des avantages de l’IA, tandis que d’autres en supportent les coûts matériels.
Cette tension est particulièrement visible au Lesotho, où le projet de centrale hydroélectrique est présenté comme une solution aux pénuries d’électricité, mais où les besoins en eau pour le refroidissement des serveurs risquent d’aggraver les difficultés locales. Le média Modern Ghana pointe du doigt cette approche : « Les obstacles au déploiement de l’IA ne sont pas pris en compte. La question de l’approvisionnement en eau pour les centres de données doit être abordée dès maintenant. » Dans un continent où l’eau est une ressource rare, cette course aux data centers interroge sur la durabilité des modèles économiques proposés.
« Les systèmes de refroidissement hydrovores des centres de données peuvent accroître les tensions sur les ressources en eau, en particulier dans des régions déjà confrontées à un stress hydrique. » — Mail & Guardian
Un accord controversé entre Washington et Maseru
L’engagement du Lesotho dans cette voie ne relève pas seulement d’une stratégie de développement interne. Selon Bloomberg, un accord secret aurait été conclu en 2025 entre le gouvernement de Maseru et l’administration Trump. En échange d’une aide sanitaire de 200 millions d’euros sur cinq ans, le Lesotho s’est engagé à investir 132 millions de dollars de ses propres fonds et à offrir un « traitement préférentiel » aux entreprises américaines, incluant des exonérations fiscales pour les projets financés par Washington.
Cet arrangement, révélé par Bloomberg le 22 mai 2026, illustre les tensions entre les promesses de développement et les dépendances géopolitiques. Il rappelle que les choix énergétiques et numériques des pays africains s’inscrivent souvent dans des logiques d’influence extérieure, où les ressources locales deviennent des monnaies d’échange. Pour le Lesotho, ce projet pourrait ainsi s’avérer être un « gratte-ciel bâti sur des sables mouvants », comme l’a souligné Addis Standard à propos de l’Éthiopie, si les équilibres économiques et environnementaux ne sont pas préservés.
Une chose est sûre : la course à l’IA en Afrique ne fait que commencer, et ses conséquences environnementales et sociales devront être évaluées à l’aune des réalités locales. Comme le rappelle Modern Ghana, « la capacité de l’Afrique à subvenir aux besoins énergétiques et hydriques des centres de données doit être au cœur des débats, avant que les promesses de développement ne se transforment en fardeau ».
Les centres de données utilisent d’énormes quantités d’eau pour refroidir leurs serveurs. Selon l’ONU, l’empreinte hydrique de l’IA pourrait égaler les besoins annuels en eau de 1,3 milliard de personnes en Afrique subsaharienne. Ce refroidissement est essentiel pour éviter la surchauffe des machines, surtout dans les régions où les températures sont élevées.
L’accord secret passé en 2025 lie une aide sanitaire américaine de 200 millions d’euros à des conditions incluant des exonérations fiscales pour les entreprises américaines. Cela pourrait favoriser Convalt Energy, mais aussi créer une dépendance économique et technologique du Lesotho envers Washington.