Avec 100 kilomètres de tuyaux et des centaines de capteurs, des agriculteurs de Provence adoptent le goutte-à-goutte connecté pour optimiser leur irrigation et réduire leur consommation d’eau. Selon BFM Business, cette technologie permet à certains exploitants de diminuer leur usage d’eau de 30 % tout en doublant leurs rendements.

Ce qu'il faut retenir

  • Jean-Pierre Jaubert, agriculteur sur le plateau de Valensole, a équipé ses 52 hectares d’amandiers de goutte-à-goutte connecté, réduisant sa facture d’eau à 45 000 euros par an contre 64 000 euros auparavant.
  • Les capteurs mesurent l’humidité, la température et la circulation de la sève, permettant un arrosage automatisé et précis, avec un retour sur investissement estimé à 10 ans.
  • En Provence-Alpes-Côte d’Azur, 15 à 25 % des exploitations irriguées utilisent désormais des outils connectés, contre 10 à 20 % au niveau national.
  • L’agriculture consomme 11 % de l’eau prélevée en France, une ressource sous tension aggravée par le réchauffement climatique.

Sur le plateau de Valensole, à quelques kilomètres de la vallée de la Durance, Jean-Pierre Jaubert observe ses amandiers comme on surveille un patient en soins intensifs. Au creux de sa main, un smartphone affiche des données en temps réel : humidité du sol, température ambiante, circulation de la sève. « L’arbre, c’est un équilibre. Grâce à ces appareils, on le biberonne et lui donne tout juste ce dont il a besoin », explique le septuagénaire. Depuis quatre ans, il a fait le pari d’équiper ses 52 hectares de ce système, une installation coûteuse qui représente 100 kilomètres de tuyaux et un investissement de 200 000 euros.

Ce choix s’inscrit dans une logique d’adaptation au réchauffement climatique. La Provence, habituée aux étés caniculaires, subit désormais des vagues de chaleur toujours plus précoces et intenses. « La tension sur la ressource en eau est une réalité quotidienne », souligne Jacques Barreau, agronome à la Société du Canal de Provence (SCP). Avec son équipe, il accompagne les agriculteurs dans cette transition, malgré les réticences de certains qui craignent de casser les racines ou ne peuvent assumer un tel investissement. « Des exploitations doivent encore rentabiliser leur matériel existant », précise-t-il.

Un système sous surveillance permanente

Sur les parcelles de Jean-Pierre Jaubert, huit capteurs sont répartis pour surveiller l’état des arbres. Les « capteurs sol » mesurent l’humidité et la température, tandis que le « capteur plante » analyse la circulation de la sève, indicateur de la santé de l’amandier. Les données sont centralisées via une station agro-météo alimentée par panneau solaire, puis traitées instantanément par une application capable d’automatiser l’arrosage ou d’alerter l’agriculteur. « On irradie juste ce qu’il faut, sans excès », précise Jaubert. « Un arrosage excessif favorise la production de bois au détriment des fruits ».

Cet ajustement a permis à l’agriculteur de réduire sa consommation d’eau de 30 %, soit 19 000 m³ économisés par an. Sa facture annuelle est passée de 64 000 à 45 000 euros, et ses rendements ont doublé, passant de 25-30 tonnes à 50 tonnes d’amandes. « Avant, on utilisait des asperseurs ou des canons. On sentait bien qu’on gaspillait de l’eau », confie-t-il. Désormais, les aléas climatiques, comme le vent qui dispersait l’eau ou les escargots obstruant les jets, appartiennent au passé.

Pistachiers et adaptation : un modèle reproductible

À quelques kilomètres de là, sur la commune de Montagnac-Montpezat, Denis Vernet a fait le même choix pour ses 2 500 pistachiers plantés en 2014. « L’irrigation au goutte-à-goutte, on ne connaissait pas. Il a fallu se former, et la SCP nous a accompagnés », explique cet ingénieur agronome de 34 ans. Comme Jaubert, il a dû investir dans un système qu’il compte rentabiliser sur le long terme. « Chaque nouvelle plantation s’envisage désormais avec ce type d’irrigation », confirme Jacques Barreau. « Mais avec le changement climatique, le stress hydrique va s’aggraver. On n’a pas le choix que de préserver la ressource ».

La SCP, société d’économie mixte qui gère l’accès à l’eau dans la région, joue un rôle clé dans cette transition. Elle accompagne financièrement et techniquement les agriculteurs, tout en soulignant les limites du goutte-à-goutte : « Dans les filières labourées, comme les céréales, l’installation reste difficile », indique Barreau. En revanche, les secteurs de l’arboriculture et du maraîchage, plus exigeants en eau, tirent pleinement profit de cette technologie.

Un déploiement inégal mais en hausse

En Provence-Alpes-Côte d’Azur, région particulièrement exposée aux fortes chaleurs, 15 à 25 % des exploitations irriguées utilisent désormais des outils connectés pour suivre et gérer à distance l’état hydrique de leurs cultures. Ce taux atteint 10 à 20 % au niveau national. « Les agriculteurs les plus innovants adoptent ces solutions, mais le chemin est encore long », reconnaît Barreau. L’agriculture reste le 2ᵉ secteur le plus consommateur d’eau en France, derrière la production d’énergie, avec 11 % des prélèvements nationaux, selon le ministère de la Transition écologique.

Face à cette pression, les pouvoirs publics multiplient les incitations. Les agences de l’eau proposent des subventions pour moderniser les systèmes d’irrigation, et des campagnes de sensibilisation sont menées pour promouvoir les techniques économes. Pourtant, le coût initial reste un frein majeur. « Un investissement de 200 000 euros n’est pas à la portée de tous », reconnaît Jaubert, qui a dû contracter un emprunt pour financer son installation. « Mais sur le long terme, les économies réalisées sont significatives ».

Et maintenant ?

La généralisation du goutte-à-goutte connecté dépendra en grande partie des aides publiques et de la capacité des agriculteurs à rentabiliser leur investissement. D’ici 2028, la Société du Canal de Provence prévoit d’accompagner une centaine d’exploitations supplémentaires dans cette transition. Une échéance cruciale, alors que les projections climatiques annoncent des étés de plus en plus secs. Pour les experts, l’enjeu n’est plus seulement économique, mais aussi environnemental : sécuriser l’accès à l’eau pour les générations futures.

Les agriculteurs comme Jaubert et Vernet en sont convaincus : l’irrigation intelligente n’est plus une option, mais une nécessité. « Si on ne change pas nos pratiques, on va droit dans le mur », résume Jaubert. Dans un contexte où chaque goutte d’eau compte, cette technologie pourrait bien devenir la norme d’ici quelques années.

Selon les données recueillies par BFM Business, un agriculteur comme Jean-Pierre Jaubert estime un retour sur investissement d’environ 10 ans, grâce aux économies d’eau (jusqu’à 30 % de réduction de la consommation) et à l’augmentation des rendements. Les subventions publiques peuvent réduire ce délai.

Les secteurs de l’arboriculture (amandiers, pistachiers, oliviers) et du maraîchage sont les plus adaptés à cette technologie, selon Jacques Barreau de la Société du Canal de Provence. Les cultures labourées, comme les céréales, restent plus difficiles à équiper en raison de la configuration des terrains.