Selon Le Monde, le Kenya s’impose comme l’un des pays africains où les jeux d’argent, et notamment les paris sportifs, connaissent un essor sans précédent. Cette tendance, portée par une population jeune et massivement connectée, s’accompagne d’un phénomène préoccupant : l’addiction croissante à ces pratiques, alimentée par la recherche de gains rapides dans un contexte économique difficile.

Ce qu'il faut retenir

  • Un marché en pleine expansion : les paris sportifs représentent l’un des secteurs les plus dynamiques du pays, avec une croissance annuelle estimée à 20 % depuis 2020.
  • Une population vulnérable : près de 60 % des Kenyans âgés de 18 à 35 ans déclarent avoir déjà participé à des paris, selon une enquête publiée en 2025.
  • Des revenus limités, des espoirs de gains : dans un pays où le salaire moyen ne dépasse pas 200 euros par mois, la promesse d’un jackpot attire des milliers de parieurs.
  • Un encadrement juridique en débat : malgré une législation restrictive, les plateformes de paris opèrent souvent en marge, profitant d’un flou réglementaire.
  • Des conséquences sociales visibles : les associations locales rapportent une hausse des cas de surendettement et de dépression liés à l’addiction aux paris.

Un phénomène ancré dans les habitudes quotidiennes

Le Kenya compte aujourd’hui plus de 20 millions de comptes actifs sur les principales plateformes de paris sportifs, un chiffre qui a doublé en cinq ans. Cette popularité s’explique en partie par l’accessibilité des applications mobiles, disponibles sur tous les smartphones, même les moins performants. « Les jeunes Kenyans passent en moyenne trois heures par jour à suivre les matchs et à miser », explique James Mwangi, économiste à l’université de Nairobi, qui étudie l’impact des jeux d’argent sur l’économie locale.

Côté urbanisation, les grandes villes comme Nairobi, Mombasa ou Kisumu concentrent la majorité des transactions. Les bars et les cybercafés, équipés de systèmes de paris intégrés, deviennent des lieux de socialisation où les enjeux financiers prennent le pas sur les simples loisirs. « Autant dire que ces pratiques font désormais partie du paysage quotidien », précise-t-il.

Une précarité économique qui alimente la dépendance

Avec un taux de chômage des jeunes avoisinant les 35 %, selon la Banque mondiale, les paris représentent pour beaucoup une échappatoire à la réalité. « Quand on a peu de perspectives professionnelles, miser quelques shillings sur un match peut sembler inoffensif », confie Fatuma Hassan, une étudiante de 22 ans rencontrée à Nairobi. Pourtant, elle reconnaît avoir perdu l’équivalent de 150 euros en trois mois, une somme colossale pour son budget étudiant.

Les statistiques officielles restent floues, mais les ONG locales estiment que 1 Kenyan sur 10 souffre d’une addiction modérée à sévère aux paris. Les mécanismes de ces plateformes, souvent conçus pour maximiser l’engagement, jouent un rôle clé dans ce phénomène. « Les bonus de bienvenue, les paris en direct et les options de crédit instantané encouragent les comportements à risque », souligne Mwangi.

Un cadre légal encore trop permissif

Bien que la loi kényane interdise les paris sportifs non autorisés, leur régulation reste laxiste. Seules une dizaine de licences ont été délivrées par l’État depuis 2010, laissant la porte ouverte à des opérateurs étrangers peu scrupuleux. « Le gouvernement a du mal à contrôler un secteur qui génère plus de 500 millions de dollars par an en revenus », indique Sophie Odhiambo, juriste spécialisée en droit des jeux d’argent.

En 2024, une proposition de loi visant à renforcer les sanctions contre les plateformes illégales a été déposée, mais elle est toujours en discussion au Parlement. Les défenseurs d’une réforme craignent que les intérêts économiques ne freinent son adoption. « Les recettes fiscales liées à ces activités sont trop importantes pour être ignorées », ajoute Odhiambo.

Et maintenant ?

Les prochaines échéances législatives pourraient enfin clarifier le statut des paris sportifs au Kenya. Une réforme du cadre juridique, attendue pour la fin de l’année, devrait introduire des mesures de protection des mineurs et des mécanismes de prévention de l’addiction. Cependant, son efficacité dépendra de la volonté des autorités à appliquer ces nouvelles règles. Dans l’intervalle, les associations locales multiplient les campagnes de sensibilisation, notamment via les réseaux sociaux, où circulent massivement les publicités pour les sites de paris.

Les observateurs s’attendent à une intensification du débat sur l’équilibre entre liberté économique et protection sociale. « Le Kenya pourrait devenir un cas d’école en Afrique sur la gestion des jeux d’argent », conclut Odhiambo.

D’après une étude de l’université de Nairobi publiée en 2025, un parieur addictif perd en moyenne 3 000 shillings kényans (environ 22 euros) par semaine, soit près de 115 euros par mois. Pour les cas les plus graves, ces pertes peuvent atteindre plus de 500 euros par mois.