En ce début mai 2026, plus d’une vingtaine de cargos chargés d’engrais sont bloqués devant le détroit d’Ormuz, selon Futura Sciences. Ces navires transportent plus d’un million de tonnes de produits chimiques essentiels à l’agriculture mondiale. Chaque année, ce sont entre 1 000 et 1 200 cargos qui empruntent cette voie maritime, acheminant entre 30 et 50 millions de tonnes d’engrais. Mais depuis le début des tensions géopolitiques dans la région, le trafic est à l’arrêt, aggravant une situation déjà critique pour les approvisionnements mondiaux.

Ce qu'il faut retenir

  • Un tiers des engrais mondiaux transitent habituellement par le détroit d’Ormuz, une voie maritime vitale pour les pays du Golfe, principaux producteurs d’urée et d’ammoniac.
  • Les prix de l’urée ont augmenté de 50 à 75 %, rendant ces intrants inabordables pour de nombreux agriculteurs des pays en développement.
  • Les récoltes de 2026 sont déjà menacées, avec une baisse de production estimée entre 5 et 10 % à l’échelle mondiale.
  • Le nombre de personnes supplémentaires exposées à la faim pourrait atteindre 80 à 150 millions, dont la moitié en Afrique.
  • Les ONG, dont les budgets ont été réduits de 50 %, peinent à compenser les besoins humanitaires croissants.

Un verrouillage stratégique aux conséquences multiples

Le blocage du détroit d’Ormuz, prolongé par la guerre en Iran, ne se limite pas à une crise énergétique. Selon Futura Sciences, ce verrouillage perturbe également l’approvisionnement en engrais, un intrant agricole indispensable. Chaque année, environ un tiers des engrais utilisés dans le monde transitent par cette voie maritime. Le Golfe produit à lui seul près de la moitié de l’urée mondiale et un tiers de l’ammoniac, des produits clés pour fertiliser les sols.

Résultat : les prix de ces engrais s’envolent, rendant leur acquisition impossible pour de nombreux agriculteurs des pays pauvres. En Égypte, par exemple, où le blé est l’aliment de base, les agriculteurs dépendent à 80 % des importations d’engrais en provenance du Golfe. « Sans ces intrants, les rendements chuteront de manière drastique », explique Bruno Parmentier, ingénieur et économiste spécialisé dans les questions agricoles.

Des récoltes 2026 déjà compromises

La période critique pour l’épandage des engrais s’étend d’avril à juin. Après cette date, toute absence ou sous-dose devient irréversible pour la campagne agricole. Or, en 2026, les agriculteurs n’ont pas pu s’approvisionner normalement. « Les mois d’avril à juin sont absolument cruciaux », souligne Parmentier. « Une non-application d’engrais ou une sous-dose en début de saison entraîne une baisse de rendement immédiate et durable. »

En France, où les rendements céréaliers stagnent depuis trente ans, la situation reste sous contrôle grâce à des stocks disponibles. Mais dans les pays où les marges de manœuvre sont faibles, comme l’Inde ou plusieurs États africains, la baisse de production pourrait atteindre 15 à 30 %. « Si l’on voulait compenser l’absence d’engrais minéraux en utilisant des techniques biologiques, il faudrait doubler les surfaces cultivées », précise l’expert. Une solution impossible dans des régions où les terres arables manquent déjà cruellement.

L’impact différencié selon les régions

En Europe et aux États-Unis, les agriculteurs devraient pouvoir maintenir un niveau d’intrants proche de la normale, malgré la hausse des coûts. Cependant, cette dernière réduira la rentabilité des cultures céréalières. Selon les projections du bureau d’études Agriculture Stratégie, la marge brute à l’hectare des céréaliers français pourrait chuter de manière significative, notamment dans les grandes plaines du nord du pays. « Les agriculteurs produiront moins tout en dépensant davantage, ce qui risque de les décourager de semer autant l’année prochaine », analyse Parmentier.

En revanche, dans les pays du Sud, la situation est bien plus alarmante. En Égypte, où la consommation annuelle de blé par habitant atteint près de 200 kg — dont 60 % sont importés —, le prix du pain pourrait augmenter de 25 à 40 %. Avec 5 à 10 millions de personnes supplémentaires menacées par l’insécurité alimentaire, le risque de troubles sociaux et politiques n’est pas à écarter. « Le gouvernement égyptien, déjà fragilisé par la baisse des revenus du canal de Suez, aura bien du mal à amortir le choc », estime Parmentier.

En Inde, où l’agriculture intensive dépend fortement des engrais importés, l’État a tenté de limiter les dégâts en subventionnant ces intrants. Malgré cela, la production de blé et de riz pourrait reculer de 5 à 10 %, et l’inflation alimentaire atteindre 10 à 25 %. « Pour des centaines de millions d’Indiens vivant sous le seuil de pauvreté, cette hausse des prix est une catastrophe », rappelle l’expert. On estime que 20 à 40 millions de personnes supplémentaires pourraient souffrir de la faim.

L’Afrique, la région la plus vulnérable

Le continent africain, déjà fragilisé par les crises climatiques et économiques, sera le plus touché par le blocage d’Ormuz. Selon les projections, l’épandage d’engrais pourrait chuter de 30 à 60 %, entraînant une baisse de production de 15 à 30 % pour les cultures locales comme le mil, le maïs ou le sorgho. « Les prix alimentaires pourraient flamber de 30 à 80 %, selon les régions », alerte Parmentier. Résultat : 40 à 80 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans la famine.

« Le pire, c’est que cette crise survient dans un contexte où les aides internationales se raréfient », souligne l’économiste. Aux États-Unis, l’agence USAID, autrefois premier financeur de l’aide humanitaire, a été purement et simplement supprimée. En Europe, les budgets alloués à la solidarité internationale ont également été drastiquement réduits. « Les ONG comme Action contre la Faim voient leurs budgets amputés de 50 %, ce qui a déjà conduit à l’arrêt de 1 300 projets dans 23 pays », explique-t-il. Plus de 1,5 million de personnes ne bénéficient plus de soins nutritionnels, et 1 300 emplois ont été supprimés au sein de l’organisation.

Et maintenant ?

La crise des engrais liée au blocage d’Ormuz pourrait s’étendre sur plusieurs mois, voire des années, si le verrouillage persiste. Les prochains mois seront décisifs pour évaluer l’ampleur des dégâts sur les récoltes de 2027. Les gouvernements des pays les plus touchés devront rapidement mettre en place des mécanismes de protection sociale pour éviter des émeutes de la faim, tandis que les organisations internationales tenteront de combler le vide laissé par le désengagement des pays occidentaux. « La question n’est plus de savoir si la famine va augmenter, mais dans quelles proportions », conclut Parmentier.

Une dépendance dangereuse aux engrais

Ce blocage révèle une dépendance alarmante des systèmes agricoles mondiaux aux engrais chimiques. Depuis les années 1960, la production mondiale de céréales a été multipliée par 3,5 pour le riz et le blé, et par 6 pour le maïs, sans augmentation des surfaces cultivées. Cette performance repose en grande partie sur l’usage massif d’engrais azotés, dont la consommation a été multipliée par neuf. « Sans ces intrants, il serait impossible de nourrir la population mondiale actuelle sur les surfaces disponibles », rappelle Parmentier.

En France, les rendements de blé stagnent depuis trois décennies, autour de 70 à 75 quintaux à l’hectare pour les cultures conventionnelles, et seulement 30 quintaux pour le blé bio. « Le blé bio, qui n’utilise pas d’engrais minéraux, produit deux fois moins que le blé traditionnel », observe l’expert. Cette comparaison illustre l’ampleur du défi : sans engrais, nourrir la planète nécessiterait de consacrer deux fois plus de terres à l’agriculture, une option irréaliste dans un monde où l’urbanisation et la désertification grignotent les surfaces arables.

Un système agricole à bout de souffle

Le réchauffement climatique aggrave encore la situation. Les épisodes de sécheresse, de gel tardif ou de canicules se multiplient, réduisant les rendements et rendant les prévisions de plus en plus incertaines. « On ne sait plus produire plus de 70 quintaux de blé à l’hectare en France, et cela pourrait encore baisser », explique Parmentier. Dans ce contexte, la crise des engrais agit comme un accélérateur de risques, transformant une vulnérabilité structurelle en une crise humanitaire majeure.

Face à cette situation, certains pays explorent des alternatives. En France, des recherches suggèrent que les sols pourraient contenir suffisamment de phosphore pour se passer d’engrais phosphatés pendant plusieurs décennies. Mais ces solutions restent marginales et ne suffiront pas à compenser l’absence d’engrais azotés, indispensables pour maintenir les rendements actuels.

Le détroit d’Ormuz est la principale voie maritime pour l’exportation d’engrais produits dans le Golfe. Environ un tiers des engrais mondiaux y transitent chaque année. Le Golfe produit à lui seul près de la moitié de l’urée et un tiers de l’ammoniac utilisés dans le monde. Son blocage perturbe donc l’approvisionnement mondial en intrants agricoles essentiels.

Les pays d’Asie et d’Afrique seront les plus affectés, car ils dépendent à plus de 80 % des importations d’engrais en provenance du Golfe. L’Égypte, l’Inde et de nombreux États africains risquent de voir leurs récoltes chuter de 15 à 30 %, entraînant une hausse des prix alimentaires de 30 à 80 % et aggravant la faim pour 80 à 150 millions de personnes supplémentaires.