Une représentation numérique du saint moine Néophyte, fondateur au XIIe siècle de l’Enkleistra à Chypre, guide désormais les visiteurs dans ce joyau de l’art byzantin. Selon Euronews FR, ce projet de numérisation 3D et d’intelligence artificielle, mené par des universités chypriotes et genevoises, transforme l’expérience culturelle en recréant un avatar historique qui raconte sa vie et son œuvre.
Ce qu’il faut retenir
- Saint Néophyte, moine et écrivain chypriote, a fondé l’Enkleistra au XIIe siècle. Son avatar, créé grâce à l’IA et à la 3D, guide aujourd’hui les visiteurs.
- L’Enkleistra est un monument byzantin exceptionnel, situé près de Paphos. Une inscription y mentionne l’artiste Théodoros Apsevdès et la date de 1183.
- Le projet, financé par Digital Europe dans le cadre d’EUreka3D-XR, associe le Laboratoire du patrimoine numérique de l’Université de technologie de Chypre et le MIRALab de l’Université de Genève.
- Les moines ont d’abord été réticents, craignant une déformation de leur patrimoine, avant de devenir des alliés du projet.
- Deux autres sites européens, Bibracte en France et les remparts de Gérone en Espagne, participent à cette initiative.
- Le Digital Heritage Summit 2026, organisé à Limassol, a mis en lumière les enjeux de la préservation et de la démocratisation du patrimoine culturel via le numérique.
Un patrimoine byzantin revivifié par la technologie
Fondé dans la seconde moitié du XIIe siècle par le moine Néophyte, l’Enkleistra – ou grotte de Saint-Néophyte – est l’un des monuments les plus importants de l’art byzantin en Méditerranée orientale. Selon l’historienne de l’art Maria Pafiti, interrogée par Euronews FR, ce site attire depuis des siècles les pèlerins et les amateurs d’histoire. Mais aujourd’hui, il offre une expérience inédite : une rencontre avec le saint lui-même. Grâce à la numérisation 3D et à l’intelligence artificielle, les chercheurs ont créé un avatar réaliste de Néophyte, capable de raconter son histoire et de guider les visiteurs dans les lieux où il a vécu, écrit et été enterré.
« Nous avons une représentation réaliste du saint à l’intérieur de l’Enkleistra. Nous sommes partis de ce portrait pour créer un avatar. Désormais, le saint guide le visiteur à travers l’espace qu’il a façonné, là où il a rédigé ses écrits et où il a finalement été inhumé », explique Maria Pafiti. Ce projet, qui mêle histoire et innovation, transforme un monument figé en une expérience immersive. « C’est un lieu vivant, car le monastère qu’il a fondé fonctionne encore aujourd’hui. »
Un défi technique et humain
L’Enkleistra ne doit pas seulement son importance à son histoire, mais aussi à la signature de son artiste : une inscription datée de 1183 révèle que Théodoros Apsevdès en est l’auteur. Une rareté dans l’art byzantin, où les iconographes signaient rarement leurs œuvres. Cette particularité en fait un cas d’étude pour les chercheurs, qui ont pu s’appuyer sur ces éléments pour recréer numériquement l’environnement du XIIe siècle.
Pourtant, le projet n’a pas été simple. Les moines, peu familiers avec les nouvelles technologies, ont d’abord exprimé des réserves. « Il a fallu convaincre les hiérarques et travailler avec eux. Les prêtres étaient extrêmement prudents et méfiants. Ils craignaient que nous prélevions un élément pour le transformer ensuite de manière indue », raconte Marinos Ioannidis, directeur de la chaire UNESCO pour le patrimoine culturel numérique à l’Université de technologie de Chypre. « Nous avons dû les former et leur expliquer notre démarche. Avec le temps, ils sont devenus nos assistants. » Un travail de pédagogie qui a permis de surmonter les réticences et d’aboutir à une collaboration fructueuse.
Une initiative européenne pour préserver la mémoire
L’Enkleistra de Saint-Néophyte n’est pas le seul site à bénéficier de cette technologie. Le projet EUreka3D-XR, financé par l’Union européenne dans le cadre du programme Digital Europe, associe deux autres monuments : le site archéologique de Bibracte en France, capitale des Gaulois, et les remparts de Gérone en Espagne. L’objectif ? Montrer comment la numérisation 3D peut soutenir la préservation et la valorisation du patrimoine culturel.
Antonella Fresa, vice-présidente de Photoconsortium et coordinatrice d’EUreka3D-XR, souligne l’originalité de cette approche : « L’Enkleistra relie le monde physique au monde virtuel, mais elle crée aussi un lien avec notre monde émotionnel. C’est la dimension spirituelle de notre vie qui est touchée. » Pour elle, ces outils permettent de rendre le patrimoine « plus attractif pour les étudiants, les chercheurs et les citoyens ». Une démocratisation de l’accès à l’histoire, essentielle à l’ère du numérique.
Le patrimoine culturel à l’ère du numérique
La question de la préservation du patrimoine a été au cœur du Digital Heritage Summit 2026, organisé à Limassol sous l’égide de la présidence chypriote du Conseil de l’Union européenne. Plus de 200 experts – archéologues, muséologues, représentants de l’UNESCO et d’Europeana – y ont échangé sur l’impact des nouvelles technologies. Parmi les enjeux discutés : la protection des sites menacés par les conflits, comme en Ukraine, ou encore le rapatriement d’antiquités illégalement exportées.
En Chypre, où « l’invasion illégale de 1974 a entraîné la perte d’une grande partie de notre patrimoine culturel », les efforts portent leurs fruits. « Nous surveillons internet, les marchés et les ventes aux enchères. Dès que nous repérons un objet suspect, nous coopérons avec le ministère des Affaires étrangères, la police et notre service juridique », explique Vasiliki Kassianidou, vice-ministre de la Culture de la République de Chypre. « Ces dernières années, nous avons réussi à rapatrier de nombreux objets. » Un combat qui illustre l’importance de la documentation numérique, comme le souligne Anthony Cassar, responsable de l’unité technologie et développement de l’expérience de Heritage Malta : « La technologie numérique fait tomber de nombreux obstacles. Toute personne disposant d’une connexion internet peut accéder à ces informations. »
L’Enkleistra de Saint-Néophyte incarne cette nouvelle ère où le passé devient interactif. Entre préservation et innovation, cette expérience pose une question : jusqu’où peut-on aller dans la réinvention numérique d’un patrimoine sacré sans en altérer l’âme ?
Outre l’Enkleistra de Saint-Néophyte à Chypre, le projet associe le site archéologique de Bibracte en France, capitale des Gaulois, et les remparts de Gérone en Espagne.