Selon Le Monde, l’historienne Leyla Dakhli, co-directrice de l’ouvrage collectif « Les Révoltes de la dignité », met en lumière dans un entretien au quotidien le rôle central — et souvent sous-estimé — de la quête de dignité dans les mouvements de contestation qui ont secoué les sociétés arabes méditerranéennes depuis plus d’une décennie. Son analyse interroge la manière dont les grilles de lecture géopolitiques dominantes passent parfois à côté des motivations profondes, intimes et collectives des populations en révolte.

Ce qu'il faut retenir

  • Les révoltes arabes contemporaines, étudiées dans l’ouvrage « Les Révoltes de la dignité », s’articulent autour d’une revendication fondamentale : la dignité, souvent éclipsée par les analyses macro-géopolitiques.
  • Leyla Dakhli, historienne et chercheuse, est co-directrice de cet ouvrage collectif qui rassemble des contributions variées sur les soulèvements sociaux dans le monde arabe méditerranéen.
  • L’entretien accordé au Monde souligne que les explications traditionnelles (économiques, sécuritaires) ne suffisent pas à rendre compte de l’ampleur et de la persistance des mobilisations.
  • Les sociétés arabes méditerranéennes partagent, selon Dakhli, une expérience commune de la domination, qu’elle soit politique, sociale ou culturelle, qui nourrit le désir de dignité.

Une approche historique des révoltes par la dignité

Dans son entretien, Leyla Dakhli explique que les révoltes arabes, qu’elles soient celles du « Printemps 2011 » ou les mobilisations plus récentes, doivent être comprises comme des réponses à un manque de reconnaissance. Pour elle, la dignité n’est pas un slogan passager, mais une condition existentielle que les régimes autoritaires et les structures sociales inégalitaires ont longtemps bafouée. « Les analyses géopolitiques occultent parfois les raisons profondes et intimes qui poussent les populations à se soulever », précise-t-elle. Autant dire que les grilles d’analyse classiques, centrées sur les équilibres de pouvoir ou les intérêts économiques, passent à côté d’un élément clé : l’identité et l’honneur des individus.

L’historienne rappelle que la notion de dignité, ancrée dans les sociétés arabes méditerranéennes, s’enracine dans des siècles de domination coloniale, de despotisme et de corruption. Ces expériences historiques communes ont forgé une conscience collective selon laquelle la dignité est un droit imprescriptible, bien au-delà d’une simple revendication matérielle. Pour Dakhli, c’est cette dimension culturelle et mémorielle qui explique pourquoi certains mouvements, comme ceux de 2011 ou les récentes mobilisations en Algérie ou au Soudan, ont transcendé les clivages sociaux pour devenir des soulèvements nationaux.

Dépasser les grilles de lecture traditionnelles

Leyla Dakhli critique les approches qui réduisent les révoltes arabes à des crises économiques ou à des luttes de pouvoir entre factions politiques. « On a trop souvent tendance à expliquer ces soulèvements par des facteurs externes, comme l’influence des puissances étrangères ou les dynamiques régionales, alors que la réalité est bien plus complexe », explique-t-elle. Selon elle, cette focalisation sur le géopolitique empêche de saisir ce qui se joue au niveau des rapports sociaux et des rapports de domination au sein même des sociétés.

Elle cite notamment le cas de la Tunisie, où la révolution de 2011 a vu émerger une jeunesse éduquée mais sans perspectives, dont la révolte était autant une demande de justice sociale qu’une réaffirmation de soi. De même, en Algérie, les manifestations de 2019, dites « Hirak », ont révélé une génération prête à braver la répression pour exiger le respect. Pour Dakhli, ces exemples montrent que la dignité est un levier de mobilisation aussi puissant que les revendications matérielles. « Les gens ne se soulèvent pas seulement pour du pain, mais pour du respect », résume-t-elle.

« Les analyses géopolitiques occultent parfois les raisons profondes et intimes qui poussent les populations à se soulever dans les mondes arabes méditerranéens. »
Leyla Dakhli, historienne, co-directrice de l’ouvrage « Les Révoltes de la dignité »

Et maintenant ?

Les travaux de Leyla Dakhli et de ses co-auteurs pourraient nourrir de nouvelles recherches en sciences sociales, notamment sur la manière dont les revendications de dignité évoluent dans un contexte de crise climatique et de polarisation politique. Une prochaine table ronde organisée à Paris en septembre 2026, sous l’égide de l’Institut français du Proche-Orient, devrait approfondir ces questions, avec un focus sur les sociétés du Maghreb. Reste à voir si les régimes en place sauront intégrer ces revendications dans leurs politiques publiques, ou si les dynamiques de contestation continueront de s’alimenter des frustrations non résolues.

Si la quête de dignité a longtemps été reléguée au second plan des analyses géopolitiques, les travaux de Dakhli rappellent qu’elle reste un moteur invisible mais essentiel des révoltes arabes. Une piste de réflexion qui pourrait bien s’étendre au-delà des frontières méditerranéennes, à l’heure où les mouvements sociaux dans le monde entier intègrent de plus en plus des revendications identitaires et symboliques.

Selon Leyla Dakhli, la dignité est au cœur des mobilisations parce qu’elle incarne une réponse à des décennies de domination politique, sociale et culturelle. Les régimes autoritaires ont systématiquement nié la valeur et l’autonomie des citoyens, ce qui a forgé une conscience collective où la dignité devient un droit inaliénable. Les révoltes ne sont donc pas seulement économiques, mais aussi une revendication existentielle.