Alors que la guerre en Ukraine entre dans sa troisième année, Dmitri Mouratov, cofondateur du journal indépendant russe Novaïa Gazeta et lauréat du prix Nobel de la paix 2021, s’exprime depuis la France. En déplacement pour le Festival international de journalisme de Perugia, il a accordé un entretien exclusif au Monde, dans lequel il évoque les défis croissants pesant sur les médias et l’opposition en Russie.

Ce qu'il faut retenir

  • Dmitri Mouratov, cofondateur de Novaïa Gazeta, est en France pour le Festival international de journalisme de Perugia.
  • Il affirme que la majorité des Russes ne veulent pas que leur pays reste en guerre.
  • Les risques sur les médias indépendants et l’opposition en Russie s’intensifient, selon ses déclarations.
  • Il dénonce la répression accrue contre les voix dissidentes depuis le début du conflit.

Un Nobel de la paix face à l’étouffement des libertés en Russie

Depuis son retour en Russie après avoir reçu le prix Nobel de la paix en 2021, Dmitri Mouratov a vu son journal, Novaïa Gazeta, passer d’un titre emblématique de la presse libre à une cible privilégiée des autorités. Selon ses propres termes, « la guerre a radicalement changé la donne », transformant un paysage médiatique déjà sous tension en un terrain miné pour les journalistes indépendants. Le 14 juin 2026, il évoque une situation où « les risques sont partout », tant pour les reporters que pour les opposants au conflit.

Lors de son passage en France, il a souligné que « la majorité des Russes ne veulent pas que leur pays reste en guerre », un constat qu’il juge partagé par une grande partie de la société russe. Pourtant, les voix critiques, même modérées, sont systématiquement étouffées. Novaïa Gazeta, dont la rédaction a été contrainte de suspendre ses activités en mars 2022 après avoir reçu un troisième avertissement de Roskomnadzor, reste un symbole de cette répression. Mouratov rappelle que plusieurs de ses anciens collègues ont été contraints à l’exil ou emprisonnés.

Les médias russes sous pression : entre autocensure et exil

Les médias indépendants russes, déjà fragilisés avant la guerre, subissent une pression sans précédent. Dmitri Mouratov explique que « les rédactions sont désormais obligées de choisir entre la soumission ou la fermeture ». Le 12 juin 2026, il a cité l’exemple de Meduza, un site d’information indépendant basé à Riga, dont l’accès est bloqué en Russie et dont plusieurs journalistes ont été déclarés « agents étrangers ».

Le cofondateur de Novaïa Gazeta a également évoqué le sort des journalistes locaux, souvent contraints à l’autocensure pour éviter des poursuites. « On ne peut plus écrire librement sur la guerre, sur les victimes, sur les conséquences économiques », a-t-il déclaré. Pour lui, cette situation illustre une stratégie délibérée des autorités pour contrôler l’information et marginaliser toute opposition. Roskomnadzor, le régulateur russe des médias, a multiplié les blocages et les amendes, rendant la survie des titres indépendants de plus en plus précaire.

L’opposition russe : entre répression et résilience

La guerre a également accentué la répression contre les figures de l’opposition. Dmitri Mouratov a rappelé que des personnalités comme Alexeï Navalny, décédé en prison en février 2024, ou Ilia Iachine, condamné à huit ans et demi de prison pour avoir dénoncé le massacre de Boutcha, incarnent cette lutte pour la liberté d’expression. « Leur combat continue, même derrière les barreaux », a-t-il souligné, ajoutant que leur sort rappelle aux Russes les dangers encourus par ceux qui osent défier le pouvoir.

Pourtant, malgré ce climat répressif, des initiatives citoyennes émergent. Mouratov a évoqué des réseaux clandestins d’information, des podcasts ou des newsletters diffusés via des canaux cryptés, qui tentent de contourner la censure. « Ces initiatives montrent que l’information libre ne disparaîtra pas », a-t-il affirmé. Cependant, il reconnaît que leur impact reste limité face à la machine propagandiste de l’État, qui inonde les médias contrôlés de récits glorifiant le conflit.

Et maintenant ?

Dans les semaines à venir, Dmitri Mouratov devrait poursuivre ses prises de parole en Europe pour alerter sur la situation des médias russes. Une rencontre avec des responsables français et européens est prévue pour discuter de l’accueil des journalistes exilés. La question d’un soutien financier et logistique à ces médias indépendants pourrait figurer à l’ordre du jour, alors que Novaïa Gazeta Europe, une version en exil du journal, tente de maintenir une couverture critique du conflit. Pour autant, la survie de ces initiatives dépendra largement de la capacité des démocraties occidentales à maintenir leur engagement en faveur de la liberté de la presse.

Reste à savoir si la pression internationale, couplée à la lassitude croissante des Russes face à la guerre, pourra inverser cette tendance. Pour Mouratov, « le vrai changement viendra de l’intérieur », mais il admet que le chemin sera long et semé d’embûches. D’ici là, la bataille pour l’information libre en Russie se jouera aussi sur les ondes et dans les colonnes des médias exilés.

Novaïa Gazeta a suspendu ses activités en Russie en mars 2022 après avoir reçu un troisième avertissement de Roskomnadzor. Une version en exil, Novaïa Gazeta Europe, basée à Berlin, tente de poursuivre son travail. Le journal continue d’être accessible en ligne via des sites miroirs, mais son audience en Russie est fortement réduite en raison des blocages.