L’Espagne fait figure de bon élève européen en matière de réindustrialisation. Selon le dernier rapport du Capgemini Research Institute, intitulé « La renaissance de l’industrie : stratégies de réindustrialisation en Europe et aux États-Unis » et relayé par Euronews FR, 76 % des entreprises espagnoles ont déjà mis en place une stratégie de relocalisation ou de réindustrialisation. Un chiffre bien supérieur à la moyenne européenne, où seulement 73 % des entreprises – européennes et américaines confondues – disposent d’un tel plan, contre 59 % en 2024.
Ce qu'il faut retenir
- 76 % des entreprises espagnoles ont activé une stratégie de réindustrialisation, contre 45 % il y a deux ans.
- Les investissements prévus pour les trois prochaines années chutent de 4 700 à 2 500 milliards de dollars, mais cette baisse s’accompagne d’une approche plus sélective.
- 87 % des entreprises investiront dans l’IA, l’automatisation et les jumeaux numériques pour sécuriser leurs chaînes de production.
- 85 % des dirigeants espagnols citent la pression géopolitique comme principal moteur de leur transition industrielle.
- L’Europe privilégie le friendshoring (délocalisation vers des pays alliés), tandis que les États-Unis misent sur le reshoring (retour des usines sur leur sol).
Ces données illustrent une mutation profonde des stratégies industrielles, où la résilience des chaînes d’approvisionnement prime désormais sur la rentabilité immédiate. 86 % des entreprises interrogées par Capgemini privilégient en effet la stabilité de leur production à court terme, un changement de paradigme marqué par les tensions géopolitiques et les ruptures d’approvisionnement récurrentes des dernières années.
Autant dire que l’Espagne incarne cette tendance avec une vigueur particulière. Il y a deux ans, à peine 45 % des entreprises locales avaient formalisé une stratégie de réindustrialisation. Aujourd’hui, ce taux atteint 76 %, soit une progression de 31 points en seulement vingt-quatre mois. 85 % des dirigeants espagnols ont d’ailleurs déclaré à Capgemini que la pression géopolitique – notamment les tensions commerciales et les risques liés à la dépendance à la Chine – les a poussés à agir. 60 % d’entre eux maintiennent leurs investissements malgré une hausse des coûts à court terme, preuve d’une vision à plus long terme.
Un virage stratégique marqué par l’innovation et la prudence
La baisse des budgets alloués à la réindustrialisation pourrait surprendre : de 4 700 milliards de dollars initialement prévus, les investissements se limiteraient à 2 500 milliards pour les trois prochaines années. Pourtant, loin de traduire un désengagement, cette réduction s’inscrit dans une logique de rationalisation. Le rapport Capgemini souligne ainsi que les modèles actuels se veulent plus sélectifs et moins intensifs, avec une priorité donnée à l’efficacité plutôt qu’à l’expansion pure et simple.
Ce recentrage s’accompagne d’un recours massif aux technologies de pointe. 87 % des entreprises – et 90 % des entreprises espagnoles – prévoient d’investir dans l’intelligence artificielle, l’automatisation robotisée ou encore les jumeaux numériques. L’objectif ? Optimiser les processus de production tout en réduisant les coûts et les risques opérationnels. Cette transition technologique est perçue comme un levier essentiel pour compenser la hausse des prix des matières premières et du travail, tout en maintenant une compétitivité face à la Chine et aux autres acteurs asiatiques.
Les dirigeants espagnols ne sont pas les seuls à opter pour cette voie. À l’échelle mondiale, les entreprises adoptent une approche différenciée selon leur zone géographique. Aux États-Unis, la tendance est clairement au reshoring : le retour des usines sur le sol américain est encouragé par des mesures protectionnistes et des incitations fiscales. En Europe, en revanche, la stratégie repose davantage sur le friendshoring – la délocalisation vers des pays alliés ou partageant des valeurs communes.
L’Europe mise sur le « friendshoring », mais la Chine reste incontournable
Le rapport Capgemini révèle que des pays comme l’Inde, le Vietnam, le Mexique ou le Canada gagnent en attractivité comme alternatives à la Chine. Plus de la moitié des entreprises interrogées n’envisagent cependant pas de quitter définitivement le marché chinois, préférant diversifier leurs risques plutôt que de rompre tout lien. Cette approche reflète une volonté de ne pas dépendre d’une seule puissance industrielle, sans pour autant exclure totalement Pékin du jeu économique mondial.
L’Espagne, avec son taux de réindustrialisation parmi les plus élevés d’Europe, se positionne comme un laboratoire de cette transition. Le pays mise sur des secteurs clés comme l’automobile, l’énergie renouvelable ou encore l’agroalimentaire, en s’appuyant sur des partenariats stratégiques avec des pays voisins et en développant des pôles industriels spécialisés. 60 % des dirigeants locaux interrogés par Capgemini estiment que cette réorientation, bien que coûteuse à court terme, leur permettra de sécuriser leur approvisionnement et de répondre aux exigences d’un marché de plus en plus volatile.
« La réindustrialisation n’est plus une simple déclaration d’intention. Elle s’inscrit désormais dans une logique de résilience et de souveraineté industrielle. »
Un porte-parole du Capgemini Research Institute
La résilience, nouveau mantra des dirigeants industriels
Au-delà des chiffres et des stratégies, c’est une philosophie qui émerge : celle d’une production « à l’épreuve des crises ». Les entreprises, qu’elles soient espagnoles ou non, intègrent désormais dans leurs calculs les risques géopolitiques, les perturbations logistiques ou encore les fluctuations des prix de l’énergie. 86 % des dirigeants interrogés par Capgemini placent la résilience de leur chaîne de production devant le profit immédiat, un renversement de priorité qui reflète les leçons tirées de la pandémie de Covid-19 et de la guerre en Ukraine.
En Espagne, cette prise de conscience s’est traduite par des investissements ciblés dans des infrastructures modernes et des technologies de pointe. Le gouvernement espagnol a d’ailleurs lancé plusieurs plans de relance sectorielle, notamment dans les domaines des énergies vertes et de l’électronique, pour soutenir cette dynamique. L’objectif affiché : réduire la dépendance aux importations et renforcer l’autonomie industrielle du pays.
Une chose est sûre : la réindustrialisation n’est plus une option, mais une nécessité. Et l’Espagne, avec son avance relative, pourrait bien servir de modèle pour le reste de l’Europe.