Depuis plusieurs mois, les agriculteurs français et européens doivent composer avec une hausse vertigineuse des coûts des engrais chimiques. Selon BMF - International, cette situation pousse de nombreux exploitants à se tourner vers des alternatives traditionnelles, parmi lesquelles le fumier connaît un regain d’intérêt sans précédent.
Ce qu'il faut retenir
- Une hausse des prix des engrais de 80 à 120 % en deux ans, selon les estimations des syndicats agricoles
- Le fumier retrouve une place centrale dans les exploitations, avec une augmentation de 35 % des demandes de formation à son épandage
- Les élevages bovins et porcins sont les principales sources de fumier disponible, mais sa qualité varie fortement selon les pratiques
- Des rendements agricoles en baisse de 10 à 20 % pour certaines cultures faute de fertilisation suffisante
- Les pouvoirs publics réfléchissent à des mesures d’accompagnement pour soutenir les agriculteurs dans cette transition
Des coûts insoutenables pour les exploitations
L’augmentation des prix des engrais minéraux, accélérée par la guerre en Ukraine et les tensions géopolitiques autour des exportations de gaz, a atteint des niveaux records. « Les engrais azotés coûtent désormais entre 800 et 1 200 euros la tonne, contre 400 à 500 euros il y a deux ans », explique un porte-parole de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Bref, pour des cultures comme le blé ou le maïs, la facture de fertilisation représente désormais plus de 30 % des coûts de production, contre 15 % en temps normal.
Dans ce contexte, le fumier, autrefois considéré comme un déchet encombrant, redevient une solution économique. « On voit une véritable résurgence de son utilisation, notamment dans les grandes cultures », confirme un technicien de la Chambre d’agriculture de Seine-et-Marne. Les agriculteurs doivent cependant adapter leurs pratiques, car le fumier nécessite un stockage et une épandage rigoureux pour éviter les pertes d’azote.
Un retour aux méthodes traditionnelles, mais avec des limites
Le recours au fumier n’est pas une nouveauté pour les éleveurs, qui l’utilisent depuis des décennies pour fertiliser leurs terres. Cependant, son utilisation massive dans les grandes exploitations céréalières soulève des défis logistiques. « Il faut compter entre 20 et 30 tonnes de fumier par hectare pour équivaloir à l’apport d’un engrais minéral classique », précise un expert en agronomie. Autant dire que le volume à transporter et à épandre est colossal, ce qui implique des coûts supplémentaires en main-d’œuvre et en matériel.
De plus, la qualité du fumier dépend largement de l’alimentation des animaux et des pratiques d’élevage. « Un fumier de bovin bien géré peut apporter jusqu’à 50 unités d’azote par tonne, mais s’il est mal composté, il risque de libérer ses nutriments trop lentement ou, à l’inverse, de brûler les cultures », détaille un ingénieur agronome de l’Institut de l’élevage.
Des rendements en baisse et des inquiétudes pour la sécurité alimentaire
Si le fumier permet de réduire les coûts, son utilisation massive pourrait aussi entraîner une baisse des rendements agricoles. Selon une étude de l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), certaines parcelles traitées uniquement au fumier enregistrent une baisse de 10 à 20 % de leur production par rapport à celles fertilisées avec des engrais minéraux. « Cela s’explique par un apport moins précis en nutriments, mais aussi par des risques accrus de maladies du sol si le fumier n’est pas correctement composté », souligne l’étude.
Cette situation préoccupe les pouvoirs publics, qui craignent un impact sur la sécurité alimentaire. « Si la tendance se confirme, la France pourrait voir ses exportations de céréales diminuer, alors qu’elle est le premier exportateur européen », avertit un haut fonctionnaire du ministère de l’Agriculture. Des discussions sont en cours pour renforcer les contrôles sur la qualité du fumier et encourager les agriculteurs à diversifier leurs sources de fertilisation.
Cette situation rappelle, une fois encore, la vulnérabilité d’un secteur agricole dépendant de facteurs externes, qu’ils soient géopolitiques, climatiques ou économiques. À plus long terme, elle pourrait accélérer la transition vers des modèles plus résilients, intégrant davantage de circularité et de sobriété dans l’usage des intrants.
La hausse des prix des engrais s’explique principalement par la guerre en Ukraine, qui a perturbé les exportations de gaz naturel — un intrant essentiel pour leur production — et par la spéculation sur les marchés internationaux. La Chine, premier producteur mondial d’engrais, a également réduit ses exportations pour répondre à ses besoins internes.