Les tensions entre Paris et Berlin sur la coopération militaire européenne resurgissent après les critiques formulées par Tom Enders, président du conseil d’administration de KNDS, à l’encontre des autorités allemandes. Dans un entretien accordé ce lundi 15 juin 2026 au Handelsblatt et rapporté par BFM Business, le dirigeant dénonce une volonté de Berlin de renforcer son emprise sur le groupe d’armement franco-allemand, au moment où l’entrée en Bourse de KNDS, prévue avant la fin de l’année, s’annonce comme un enjeu stratégique pour les deux pays.
Ce qu'il faut retenir
- KNDS, coentreprise née en 2015 de la fusion entre le français Nexter et l’allemand Krauss-Maffei Wegmann, est au cœur d’un bras de fer industriel et politique entre la France et l’Allemagne.
- Berlin exigerait un droit de veto sur la propriété intellectuelle détenue en Allemagne par KNDS, une proposition portée par des députés sociaux-démocrates (SPD), selon BFM Business.
- Tom Enders, ancien PDG d’Airbus, fustige un repli national « préoccupant » en matière de défense, évoquant une approche qui rappelle selon lui celle adoptée vis-à-vis de la Chine.
- L’échec du projet d’avion de combat du futur SCAF, miné par les divergences franco-allemandes, a ravivé les craintes sur l’avenir d’autres programmes communs, comme le char MGCS.
- L’Allemagne pourrait obtenir jusqu’à 40 % du capital de KNDS, avant une réduction possible à 30 % d’ici deux à trois ans.
Un groupe en ligne de mire : les ambitions allemandes sur KNDS
Créé en 2015 pour fusionner les forces industrielles de Nexter et Krauss-Maffei Wegmann, KNDS s’est imposé comme un acteur clé de la défense terrestre en Europe. Pourtant, à quelques mois de son introduction en Bourse, prévue d’ici la fin de l’année, le groupe se retrouve au centre d’un conflit politique en Allemagne. Selon BFM Business, qui s’appuie sur des sources gouvernementales anonymes, Berlin réclamerait des « droits de veto » sur la propriété intellectuelle détenue par KNDS en Allemagne. Cette exigence, portée par plusieurs députés du SPD, partenaire minoritaire de la coalition dirigée par le chancelier Friedrich Merz, vise à renforcer le contrôle allemand sur le groupe.
Contactés par l’AFP, les ministères allemands de l’Économie et des Finances n’ont pas réagi dans l’immédiat, laissant planer un silence diplomatique alors que les négociations s’intensifient. Pour Tom Enders, cette posture est symptomatique d’une tendance plus large : « Voulons-nous vraiment traiter la France, avec laquelle nous coopérons avec succès depuis de nombreuses décennies dans plusieurs projets d’armement, comme la Chine ? » a-t-il lancé lors de son entretien avec le Handelsblatt.
L’échec du SCAF, symptôme d’un malaise plus profond
L’annonce intervient à un moment où les relations franco-allemandes dans le domaine de la défense sont plus tendues que jamais. La semaine précédente, le projet phare de l’avion de combat du futur SCAF a été officiellement abandonné, victime des divergences persistantes entre industriels et gouvernements. Tom Enders, qui avait déjà critiqué la position allemande sur ce dossier, a rappelé que l’Allemagne n’a pas développé d’avion de combat de manière autonome depuis 1945. Une réalité qui, selon lui, explique en partie les difficultés rencontrées pour mener à bien ce type de coopération.
Le SCAF, censé incarner la souveraineté européenne en matière d’armement, symbolisait pourtant l’ambition d’une industrie de défense unie. Son échec laisse désormais planer un doute sur le devenir d’autres programmes communs, comme le char MGCS, dans lequel KNDS est également impliqué. Lors d’une déclaration lundi 15 juin, le gouvernement allemand n’a pas exclu que ce projet aboutisse à la production de deux blindés distincts, l’un français et l’autre allemand, au lieu d’un modèle unique. Une perspective qui enverrait un signal inquiétant aux partenaires européens.
Un enjeu industriel et stratégique pour l’Europe de la défense
KNDS, dont la maison mère est une holding de droit néerlandais contrôlée à parts égales par l’État français et la famille Wegmann (qui souhaite désormais vendre ses parts), se trouve au cœur d’une bataille pour son avenir. Berlin, qui voit dans l’entrée en Bourse une opportunité de renforcer son influence, a annoncé fin mai son intention de prendre jusqu’à 40 % du capital du groupe, avant de réduire cette participation à 30 % d’ici deux à trois ans. Une stratégie qui, si elle se concrétise, pourrait modifier durablement l’équilibre des forces au sein du groupe et, plus largement, dans l’industrie européenne de l’armement.
Pour Tom Enders, cette approche allemande reflète une tendance « préoccupante » à se replier sur le niveau national en matière de défense. « On observe une tendance inquiétante à se cantonner toujours plus au niveau national en matière de coopération dans l’armement », a-t-il souligné, rappelant que la France et l’Allemagne ont pourtant une longue histoire de collaboration réussie dans ce domaine. Une position que partagent certains observateurs, pour qui la fragmentation des efforts industriels affaiblit la compétitivité européenne face aux géants américains et chinois.
Un contexte de réarmement accéléré face à la menace russe
Dans un contexte géopolitique marqué par la guerre en Ukraine et la montée des tensions avec la Russie, l’Europe de la défense est plus que jamais sous pression. Les États membres, et notamment la France et l’Allemagne, sont appelés à renforcer leurs capacités militaires et à accélérer leurs investissements. Pourtant, les tensions internes sur des programmes comme le SCAF ou MGCS risquent de ralentir ces efforts, voire de les rendre moins efficaces.
Alors que l’Allemagne a récemment augmenté son budget de défense et que la France a réaffirmé son engagement en faveur de l’autonomie stratégique européenne, les désaccords sur la gouvernance des grands projets industriels pourraient bien devenir un frein majeur. KNDS, qui ambitionne de jouer un rôle central dans ce paysage, se retrouve ainsi pris en étau entre les ambitions nationales et les impératifs de coopération européenne.
Si les questions restent nombreuses, une chose est certaine : l’avenir de la coopération militaire franco-allemande, et plus largement de l’autonomie stratégique européenne, pourrait bien se jouer dans les prochains mois. Entre repli national et ambitions industrielles, les choix qui seront faits aujourd’hui détermineront la capacité de l’Europe à peser dans le paysage géopolitique de demain.
Le MGCS (Main Ground Combat System) est un projet de char de combat du futur, développé conjointement par la France et l’Allemagne. Il vise à remplacer les chars Leclerc et Leopard 2 actuels par un nouveau modèle d’ici 2035. Le groupe KNDS y participe activement. Cependant, l’Allemagne a évoqué la possibilité que le projet aboutisse à la production de deux blindés distincts, l’un pour chaque pays, au lieu d’un modèle unique. Cette option, si elle se concrétisait, marquerait un échec de la coopération industrielle franco-allemande et affaiblirait la compétitivité du projet face à la concurrence américaine et russe.