Une étude publiée ce 20 mai 2026 par Futura Sciences met en lumière le déclin accéléré de la diversité génétique des abeilles à miel Apis mellifera, espèce semi-domestique devenue le principal pollinisateur agricole à l'échelle mondiale. Selon Thibault Leroy, biologiste chercheur à l'Inrae, « cette érosion génétique, en partie liée à l'intensification de l'apiculture depuis les années 1970-1980, menace directement notre sécurité alimentaire ».

Ce qu'il faut retenir

  • Sur les 20 000 espèces d'abeilles recensées dans le monde, seule une dizaine produit du miel, dont Apis mellifera, espèce endémique d'Europe, d'Afrique et du Moyen-Orient.
  • Cette abeille a été propagée par l'homme sur tous les continents, entraînant des croisements génétiques et une perte de diversité, notamment en France où la lignée C italienne a largement remplacé la lignée M noire.
  • L'érosion génétique s'est accélérée sur les 15 à 25 dernières générations, correspondant à la période d'intensification de l'apiculture moderne.
  • Le parasite Varroa destructor, responsable de pertes massives, a pu franchir la barrière d'espèces grâce à la cohabitation forcée entre Apis mellifera et Apis cerana en Asie.
  • Des conservatoires comme celui de Savoie œuvrent pour préserver la diversité de l'abeille noire (lignée M), mais leur efficacité reste limitée à court terme.

Une espèce clé, une histoire complexe

Parmi les 20 000 espèces d'abeilles décrites dans le monde, seules une dizaine produit du miel. Mais c'est Apis mellifera, endémique d'Europe, d'Afrique et du Moyen-Orient, qui domine largement l'apiculture mondiale. « Son histoire évolutive reste débattue », explique Sonia Eynard, chercheuse en génomique. Certaines études suggèrent une origine africaine, d'autres une origine asiatique ou européenne. Pourtant, son aire de répartition actuelle, qui s'étend sur trois continents, témoigne de sa capacité à s'adapter à des environnements variés. Trois grandes lignées européennes se distinguent : la lignée M (abeilles noires), la lignée C (abeilles jaunes italiennes) et la lignée O (abeilles caucasiennes).

L'impact de l'apiculture moderne sur la diversité génétique

L'étude révèle que l'intensification de l'apiculture depuis les années 1970-1980 a profondément modifié la structure génétique des populations d'abeilles. « On aurait pu penser que la diversité génétique entre les sous-espèces soit le résultat d'une divergence ancienne », indique Pierre Faux, chargé de recherche à l'Inrae. « Or, nos résultats montrent que cette variabilité s'explique par des événements récents, notamment l'importation massive de la lignée C italienne en France et en Europe. » Cette lignée, appréciée pour sa productivité, a progressivement remplacé la lignée M noire, native de France et d'Espagne. Les conséquences ? Une perte de diversité génétique qui fragilise l'espèce face aux défis climatiques et sanitaires.

L'un des exemples les plus frappants concerne l'abeille noire (lignée M), autrefois dominante en France. Alain Vignal, directeur de recherches en génomique, précise : « Les croisements entre lignées ont conduit à une dilution de la diversité spécifique des abeilles noires. Des conservatoires, comme celui de Savoie, ont été créés pour préserver cette lignée, mais leur action reste limitée par le faible nombre de colonies qu'ils peuvent héberger. »

Varroa destructor : le parasite devenu un fléau mondial

L'histoire de Apis mellifera croise aussi celle d'un parasite redoutable : Varroa destructor. Ce petit acarien, originaire d'Asie, s'attaque aux larves et aux adultes des abeilles, affaiblissant les colonies et transmettant des virus mortels. « Son passage d'Apis cerana à Apis mellifera a été rendu possible par la cohabitation forcée de ces deux espèces », souligne Benjamin Basso, ingénieur spécialisé dans les génomes. La carte de répartition historique de Apis mellifera et de Apis cerana montre clairement comment l'apiculture mondiale a créé les conditions d'une propagation à grande échelle de ce parasite. Aujourd'hui, Varroa destructor est considéré comme l'une des principales causes de mortalité des colonies d'abeilles dans le monde.

Quelles solutions pour préserver la diversité des abeilles ?

Face à cette situation, les chercheurs appellent à une action urgente et coordonnée. « La conservation de la diversité génétique passe nécessairement par la préservation des lignées sous-représentées », insiste Thibault Leroy. Les conservatoires existants, comme celui de l'île d'Ouessant, jouent un rôle clé, mais leur capacité est limitée par la taille réduite des populations. « Il est essentiel de structurer ces efforts en lien avec la filière apicole et d'augmenter les moyens financiers dédiés », ajoute-t-il. Par ailleurs, les échanges entre conservatoires pourraient permettre d'optimiser les ressources génétiques et de limiter la consanguinité, un phénomène qui menace particulièrement les petites populations isolées.

Les auteurs de l'étude soulignent également l'importance du séquençage des génomes. « Cet outil permet d'identifier les individus candidats à la conservation et de suivre l'efficacité des actions menées », explique Pierre Faux. En France, des initiatives comme le conservatoire de Savoie montrent la voie, mais leur extension à l'échelle nationale et européenne reste un défi. « Sans une mobilisation forte, nous risquons de perdre des sous-espèces entières d'abeilles, ce qui aurait des répercussions dramatiques sur la pollinisation des cultures. »

Et maintenant ?

Les prochaines étapes pourraient inclure le développement de programmes de sélection génétique pour renforcer la résistance des abeilles aux parasites et aux changements climatiques. Des discussions sont en cours au niveau européen pour harmoniser les efforts de conservation. Une réunion prévue en septembre 2026, organisée par l'Inrae et des partenaires internationaux, devrait permettre de définir des priorités communes. Reste à voir si les États et les apiculteurs seront prêts à investir les moyens nécessaires pour éviter un effondrement de la diversité génétique des abeilles.

Une question persiste : dans un contexte où la demande en pollinisation ne cesse de croître, comment concilier productivité apicole et préservation de la diversité ? Les réponses pourraient bien déterminer l'avenir de notre agriculture.

La lignée M, native de France et d'Espagne, a été progressivement remplacée par la lignée C italienne, plus productive. Les croisements entre ces lignées ont conduit à une dilution de la diversité génétique de l'abeille noire, rendant cette sous-espèce particulièrement vulnérable.

Ce parasite affaiblit les colonies d'abeilles en s'attaquant aux larves et aux adultes, et transmet des virus mortels. Il est aujourd'hui considéré comme l'une des principales causes de mortalité des abeilles dans le monde, avec des pertes estimées à plusieurs milliards d'euros chaque année pour l'agriculture.