L’implantation des enseignes de fast-food spécialisées dans le poulet, comme Master Poulet, est devenue un symbole de la transformation des habitudes de consommation en France, mais aussi d’une bataille politique qui s’intensifie dans les banlieues populaires. Selon Le Figaro, Jérôme Fourquet, directeur du pôle Opinion de l’Ifop et auteur de L’Archipel français, analyse cette tendance dans un nouvel épisode de La France de Fourquet, diffusé sur Le Figaro TV.
Ce qu'il faut retenir
- La baisse du pouvoir d’achat a poussé **81 % des Français** ayant ressenti cette perte à renoncer à des loisirs, dont les sorties au restaurant, favorisant l’essor des fast-foods bon marché.
- La consommation de volaille a plus que doublé en vingt ans, passant de **12,1 kg par habitant en 2003** à **25,6 kg en 2026**, dépassant désormais celle du bœuf et du porc.
- Master Poulet, présent dans **36 restaurants en France**, cible principalement les populations jeunes et modestes en Île-de-France, notamment à Saint-Ouen.
- Cette implantation s’inscrit dans un contexte électoral tendu en Seine-Saint-Denis, où La France insoumise et le Parti socialiste se disputent l’électorat populaire.
- À Saint-Denis et Bobigny, LFI a réalisé des scores **jusqu’à 40 points supérieurs** à ceux du PS aux européennes de 2024.
La volaille, nouveau symbole d’une société en tension
L’essor des enseignes comme Master Poulet ne s’explique pas uniquement par une mode passagère, mais bien par un changement structurel des comportements alimentaires en France. Selon Jérôme Fourquet, interrogé par Le Figaro, cette tendance est indissociable de la chute du pouvoir d’achat observée ces dernières années. Six Français sur dix estiment que leur niveau de vie a diminué en 2025, un chiffre qui grimpe à sept sur dix chez les employés et les ouvriers. Conséquence directe : **81 % de ces Français** renoncent désormais à des loisirs, parmi lesquels les sorties au restaurant, jugées trop onéreuses. Face à cette réalité économique, les fast-foods proposant des formules à prix cassés sont perçus comme une solution par l’ensemble des catégories sociales, des jeunes aux retraités, en passant par les ménages modestes comme aisés.
Cette transformation des habitudes a un impact direct sur les comportements alimentaires. Autrefois reléguée au rang de viande secondaire, la volaille est devenue la viande la plus consommée en France. En 2003, chaque Français en consommait en moyenne **12,1 kg par an**. Vingt ans plus tard, ce chiffre a plus que doublé, atteignant **25,6 kg par habitant**. Même la dinde, autrefois marginale, contribue à cette dynamique, portant la consommation totale de volaille à **31,7 kg par an**, devant le porc (**31,5 kg**) et loin devant le bœuf, dont les ventes ont chuté de **25 % en vingt ans**. Cette évolution pose une question : cette demande accrue a-t-elle précédé l’offre, ou est-ce l’inverse ? Comme le souligne Jérôme Fourquet dans son analyse, « l’œuf ou la poule » ?
Saint-Ouen, un terrain de bataille électorale et urbaine
L’installation de Master Poulet à Saint-Ouen, une commune en pleine gentrification, illustre parfaitement les enjeux politiques et sociaux sous-jacents. L’enseigne, qui compte **36 restaurants en France**, a choisi de s’implanter dans des zones urbaines denses, où le prix du mètre carré dépasse souvent **6 500 euros**. À Saint-Ouen, elle se trouve à proximité de la mairie, du conseil régional d’Île-de-France et même d’un restaurant ouvert par le chef Thierry Marx, Le Bouillon du Coq. « Peut-être que Karim Bouamrane, le maire de Saint-Ouen, a considéré que l’emplacement à cet endroit précis faisait un peu tache », suggère le politologue. Cette implantation, perçue comme une provocation par certains, s’inscrit dans une stratégie commerciale ciblant les populations jeunes et modestes, souvent éloignées des centres-villes.
Mais au-delà de la polémique médiatique, cette affaire révèle surtout une bataille plus large pour le contrôle des quartiers populaires, particulièrement en Seine-Saint-Denis. Aux portes de Saint-Ouen, à Saint-Denis, le maire Bally Bagayoko a choisi de s’opposer frontalement à son voisin Karim Bouamrane, désormais candidat à l’élection présidentielle de 2027. « Derrière l’affaire Master Poulet, se pose plus largement la question de la bataille électorale pour le contrôle des quartiers populaires », explique Jérôme Fourquet. Aux dernières élections européennes de 2024, La France insoumise (LFI) et le Parti socialiste (PS) ont réalisé des scores très contrastés dans ce département. À Saint-Denis, La Courneuve ou Bobigny, LFI a souvent devancé le PS de **30 à 40 points**, confirmant l’ancrage de la gauche radicale dans ces territoires.
Une gauche divisée face à l’enjeu des banlieues
La Seine-Saint-Denis, département emblématique des fractures sociales et territoriales, concentre une partie des luttes politiques les plus vives. Dans les communes du nord du 93, la domination de LFI est nette, tandis que les villes limitrophes de Paris, comme Saint-Ouen, servent de « zone tampon ». Dans ces dernières, les scores de Manon Aubry et Raphaël Glucksmann, têtes de liste du Nouveau Front populaire, ont été équivalents, reflétant une concurrence plus serrée. « Il y a évidemment des arrière-pensées dans toutes les sous-familles de la gauche en vue de 2027 », rappelle Jérôme Fourquet. La capacité à capter l’électorat jeune et populaire, souvent abstentionniste, sera un enjeu décisif pour les prochaines échéances électorales.
Cette bataille électorale se double d’un défi sociétal. Jérôme Fourquet rappelle, dans une précédente émission, que l’abstention dans les grandes villes de Seine-Saint-Denis oscille entre **35 % et 40 %** du corps électoral. Ce chiffre, élevé même pour un département où l’abstention est structurellement forte, souligne l’urgence pour les partis de reconnecter avec une partie de la population qui se sent exclue du débat politique. La question de la gentrification, accélérée par des projets comme celui de Master Poulet, ajoute une couche supplémentaire de complexité à ce paysage déjà tendu.
Une tendance qui dépasse le cadre économique
L’affaire Master Poulet dépasse donc largement le cadre d’une simple polémique locale ou commerciale. Elle révèle les tensions croissantes entre gentrification et maintien des populations modestes dans les centres-villes, entre stratégie électorale et réalité sociale. Comme le souligne Jérôme Fourquet dans son analyse, « la géographie électorale est têtue ». À Saint-Ouen comme à Saint-Denis, les choix urbains et économiques des acteurs publics et privés dessinent peu à peu les contours d’un paysage politique et social en mutation.
Pour l’instant, les enseignes de fast-food spécialisées dans le poulet continuent de se développer, portées par une demande qui ne semble pas près de s’essouffler. Les partis politiques, eux, devront rapidement trouver des réponses à la hauteur des attentes des habitants de ces territoires, sous peine de voir l’abstention et la défiance envers les institutions s’aggraver encore.
Plusieurs facteurs expliquent cette tendance : le poulet est une viande bon marché, son prix reste accessible malgré l’inflation, et il répond à des habitudes alimentaires en mutation. En vingt ans, sa consommation a plus que doublé, passant de 12,1 kg par habitant en 2003 à 25,6 kg en 2026. Cette évolution s’inscrit aussi dans une baisse générale de la consommation de viande bovine et porcine, dont les prix ont fortement augmenté.
L’implantation de Master Poulet à Saint-Ouen, dans une zone en pleine gentrification, a été perçue comme une provocation par certains acteurs locaux. Elle s’inscrit dans une bataille plus large pour le contrôle des quartiers populaires, où la gauche (LFI, PS) cherche à mobiliser un électorat jeune et modeste. Karim Bouamrane, maire de Saint-Ouen et candidat à la présidentielle, et Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, incarnent cette rivalité politique autour de la gestion des territoires.