Une feuille de menthe ou une pincée d’épices suffisent parfois à faire voyager bien au-delà de l’assiette. Selon Libération, l’écrivaine et poétesse japonaise Ryōko Sekiguchi explore dans ses réflexions la manière dont les aliments portent en eux une histoire et une géographie, transformant chaque plat en une carte sensorielle des terres qui les ont vus naître.

Ce qu'il faut retenir

  • Les aliments incarnent une histoire culturelle et géographique, liée à leur pays d’origine.
  • Une simple feuille de menthe ou une épice peut évoquer un terroir lointain, selon Ryōko Sekiguchi.
  • L’acte de manger devient ainsi un voyage immatériel à travers les saveurs et les souvenirs.
  • L’auteure souligne l’importance de reconnaître ces liens entre alimentation et identité.

Pour Sekiguchi, dont les travaux mêlent littérature, gastronomie et anthropologie, la cuisine ne se réduit pas à une simple préparation technique. Elle est avant tout un langage, où chaque ingrédient raconte une épopée. « Chaque plat porte en lui une mémoire », explique-t-elle dans ses écrits, « et c’est en le consommant que l’on intègre, sans toujours le savoir, une partie de cette histoire ». Autant dire que le goût devient alors un pont entre les cultures, un moyen de voyager sans quitter sa table.

Cette idée s’inscrit dans une tradition culinaire japonaise, où le washoku — patrimoine immatériel de l’UNESCO depuis 2013 — est célébré pour son équilibre entre saisonnalité et terroir. Sekiguchi, qui a vécu entre le Japon et la France, pousse cette réflexion plus loin en montrant comment les épices venues d’Asie ou les herbes méditerranéennes dialoguent avec les palettes locales. Un plat de ramen, par exemple, peut évoquer les montagnes de Chine d’où provient le gingembre, tandis qu’un tajine marocain renvoie aux souks de Marrakech. « Les saveurs sont des passeports », résume-t-elle, « et nous les utilisons sans toujours en avoir conscience ».

Quand la cuisine devient un récit géographique

Selon l’auteure, cette dimension narrative des aliments s’étend bien au-delà des frontières nationales. Les échanges commerciaux, les migrations ou les conquêtes ont façonné des cuisines métissées, où chaque culture a laissé une empreinte. Prenons le piment, originaire d’Amérique, mais aujourd’hui indissociable des plats africains ou asiatiques. « Il incarne à lui seul les routes de la mondialisation », note Sekiguchi. De même, la tomate, venue d’Amérique du Sud, est devenue un pilier de la cuisine italienne — une appropriation qui illustre comment les ingrédients voyagent et s’enracinent.

Cette approche rejoint les travaux de l’anthropologue français Claude Fischler, qui étudie les liens entre alimentation et identité. Pour ce dernier, manger n’est pas seulement un acte biologique, mais aussi un rituel social et culturel. Sekiguchi pousse l’analyse plus loin en y ajoutant une dimension poétique : « Les aliments sont des fragments de monde que l’on assemble pour créer du sens ». Une idée qui prend tout son sens à l’ère de la standardisation alimentaire, où les produits locaux cèdent souvent la place à des ingrédients globalisés.

Un appel à réapprendre à lire les étiquettes — et les paysages

Face à l’industrialisation de l’alimentation, l’auteure plaide pour un retour à une consommation plus consciente. Cela passe, selon elle, par une redécouverte des produits de saison, des circuits courts et des savoir-faire traditionnels. « Savoir d’où vient ce que l’on mange, c’est aussi comprendre les enjeux écologiques et sociaux qui les sous-tendent », souligne-t-elle. Une feuille de basilic cultivée sous serre en hiver, par exemple, n’aura pas le même impact environnemental — ni le même goût — qu’une plante récoltée en plein été dans un potager provençal.

Cette réflexion rejoint les préoccupations actuelles autour de la souveraineté alimentaire et de la transition écologique. En France, le mouvement des circuits de proximité ou les AMAP (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) témoignent d’un regain d’intérêt pour les produits locaux. Sekiguchi y voit une opportunité de recréer du lien entre les consommateurs et leur environnement. « Cuisiner, c’est aussi cuisiner le paysage », affirme-t-elle, citant en exemple les herbes aromatiques des Alpes, qui parfument les plats tout en participant à l’équilibre des écosystèmes montagnards.

Et maintenant ?

Si cette approche poétique et engagée de la gastronomie séduit de plus en plus de cuisiniers et de consommateurs, son adoption à grande échelle reste un défi. Les prochaines années pourraient voir émerger de nouvelles initiatives visant à valoriser les produits locaux et les savoir-faire traditionnels, notamment dans les cantines scolaires ou les restaurants collectifs. À l’échelle européenne, la révision de la politique agricole commune (PAC) prévue pour 2027 devrait intégrer davantage de critères environnementaux et sociaux — une évolution que Sekiguchi saluerait sans doute. Reste à voir si les consommateurs, souvent pris dans le tourbillon du quotidien, trouveront le temps de s’arrêter pour savourer ces histoires culinaires.

Pour Ryōko Sekiguchi, la cuisine est bien plus qu’un simple acte de subsistance : c’est une forme de résistance culturelle. Dans un monde où les frontières s’effritent et où les identités se recomposent, les saveurs deviennent un ancrage précieux. Comme elle l’écrit dans l’un de ses recueils : « Manger, c’est voyager sans bouger, c’est toucher du doigt l’invisible ». Une invitation à redécouvrir, sous nos couverts, les paysages et les hommes qui les ont façonnés.

Le washoku désigne la cuisine traditionnelle japonaise, reconnue par l’UNESCO comme patrimoine culturel immatériel depuis 2013. Elle se caractérise par son équilibre entre saveurs (sucré, salé, acide, amer, umami), son respect des saisons et l’utilisation d’ingrédients frais et locaux. Des plats comme les sushis, les ramen ou les okonomiyaki en sont des exemples emblématiques.