Selon Courrier International, certains habitants de Madrid cultivent une forme de nostalgie bien particulière : se rendre dans des établissements qui n’existent plus, comme si leur simple évocation pouvait les faire renaître. Une pratique qui mêle humour, mélancolie et attachement à des lieux chargés d’histoire.

Ce qu'il faut retenir

  • Un chroniqueur madrilène décrit sa visite au bar DRY de l’hôtel Fénix, autrefois célèbre pour son martini au wasabi, aujourd’hui disparu.
  • L’établissement, rebaptisé Balmoral, a changé de nom et de propriétaire, mais conserve une partie de son aura passée.
  • Cette habitude de fréquenter des lieux disparus, comme Loquillo ou David Gistau, reflète une nostalgie des figures culturelles disparues.
  • Le restaurant Lúa, spécialisé dans la cuisine galicienne, a également fermé ses portes, mais l’auteur compte y retourner pour y commander ses plats fétiches.
  • Cette tendance s’inscrit dans une tradition espagnole où l’on « feint la surprise » quand un plat ou un employé n’est plus présent.

Un bar mythique devenu fantôme

Il y a quelques mois, un chroniqueur madrilène a accompagné une amie dans un endroit chargé d’histoire : le bar DRY, autrefois situé à l’hôtel Fénix à Madrid. À l’époque, cet établissement était réputé pour son martini au wasabi, une spécialité signée par le célèbre mixologue Javier de las Mulas. Pourtant, depuis longtemps, le Dry Martini by Javier de las Mulas n’existe plus. Le bar a été rebaptisé Balmoral, et bien que le lieu ait conservé une partie de son charme, il n’est plus le même.

« J’aime aller dans des lieux qui ont l’air d’être encore là alors que ce n’est plus le cas », explique-t-il. Son rituel ? Faire semblant de découvrir que le cocktail n’est plus servi, puis commander une eau gazeuse – « la boisson de ceux qui ne veulent pas boire d’alcool ». Une manière de jouer avec le temps, comme pour suspendre l’inexorable.

Des lieux qui rappellent les absents

Cette pratique ne se limite pas à un seul établissement. Le chroniqueur évoque aussi Loquillo et David Gistau, deux figures culturelles disparues, dont les souvenirs hantent encore certains bars madrilènes. Même si le bar historique Balmoral a fermé et que le DRY est d’abord apparu à Barcelone avant Madrid, l’auteur continue de s’y rendre. « Ça me rappelle Loquillo et David Gistau », précise-t-il. Une façon de garder vivante la mémoire de ceux qui ne sont plus là, en fréquentant des lieux qui, eux aussi, ont cessé d’exister.

Selon lui, visiter ces endroits disparus aide étrangement à se sentir vivant. « Un autre ouvrira à sa place, et j’irai y commander les mêmes plats », confie-t-il. L’idée ? Rester fidèle à l’esprit des lieux, même quand tout a changé.

La nostalgie comme résistance au temps qui passe

Cette tendance n’est pas anodine. Elle reflète une forme de résistance face à l’évolution inévitable des villes et des établissements. À Madrid, comme dans d’autres grandes métropoles, les bars et restaurants ferment, les propriétaires changent, et les recettes traditionnelles disparaissent. Pourtant, certains clients refusent d’accepter cette réalité. Ils continuent de fréquenter ces lieux, comme s’ils pouvaient, par leur simple présence, les ramener à la vie.

Prenez par exemple Lúa, un restaurant galicien de Madrid qui vient de fermer. L’auteur prévoit déjà de retourner sur place, non pas pour découvrir une nouvelle carte, mais pour commander les mêmes plats, comme si de rien n’était. « La clé, c’est de toujours feindre la surprise quand ces plats ne sont plus à la carte, n’ont plus le même goût, ou quand on demande à voir Manu et Mary, pour s’entendre dire qu’ils ne travaillent plus là », explique-t-il. Une habitude qui mêle humour et mélancolie, et qui montre à quel point ces lieux font partie de l’identité des Madrilènes.

Une pratique ancrée dans la culture espagnole

Cette façon de faire n’est pas nouvelle. En Espagne, il est courant de conserver des traditions, même quand les lieux ou les personnes qui les incarnent ont disparu. Les Madrilènes, en particulier, sont attachés à leurs repères. Que ce soit un bar, un restaurant ou une figure culturelle, ils préfèrent souvent garder le souvenir plutôt que d’accepter la réalité.

Cela s’inscrit dans une culture où l’on valorise la mémoire et les traditions. Même si un établissement ferme, ses clients continuent de s’y rendre, comme pour perpétuer une époque révolue. Une manière de lutter contre l’oubli, en maintenant une illusion de permanence.

Et maintenant ?

Cette pratique, bien que minoritaire, pourrait se généraliser avec la fermeture croissante de petits commerces et de bars historiques dans les grandes villes. Certains établissements pourraient même surfer sur cette tendance en mettant en avant leur passé, comme une forme de marketing nostalgique. Reste à voir si cette habitude restera marginale ou si elle deviendra une véritable mode chez les amateurs de lieux disparus.

Pour l’instant, les Madrilènes comme le chroniqueur de Courrier International continuent de fréquenter ces lieux fantômes, preuve que la nostalgie peut parfois être plus forte que la réalité.