Selon Le Figaro, l’essor d’internet, pensé à l’origine comme un espace ouvert et décentralisé, est aujourd’hui menacé par la concentration économique et l’émergence de l’intelligence artificielle. Une évolution qui interroge sur la viabilité des valeurs fondatrices du web, alors que quelques géants technologiques – les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) – en contrôlent désormais les infrastructures et les services essentiels.
Ce qu'il faut retenir
- Tim Berners-Lee, inventeur du web, a récemment alerté sur la mainmise des Gafam, soulignant leur contrôle sur les moteurs de recherche, l’e-commerce, les réseaux sociaux et l’hébergement de données.
- Le chercheur Nikos Smyrnaios, professeur à l’université de Toulouse, dénonçait dès 2016 l’exacerbation du pouvoir de marché des Gafam via leurs droits de propriété intellectuelle et industrielle, conduisant à des guerres de brevets.
- Les Gafam dominent désormais l’accès aux infrastructures numériques, des navigateurs aux services cloud, en passant par les réseaux sociaux.
- Cette concentration économique transforme internet en un « champ de compétition acharnée », selon les termes de Smyrnaios, au détriment des principes originels d’ouverture et de liberté.
- L’intelligence artificielle, en plein essor, pourrait renforcer encore cette dynamique en accentuant la dépendance aux infrastructures contrôlées par ces acteurs.
Un idéal initial remis en cause par la réalité économique
Lors d’une interview accordée à l’AFP il y a quelques jours, Tim Berners-Lee, considéré comme le père du web, a tiré la sonnette d’alarme sur l’évolution d’internet. Selon lui, les Gafam ont progressivement étendu leur emprise sur l’écosystème numérique, en contrôlant non seulement les outils de navigation ou les plateformes sociales, mais aussi les données personnelles des utilisateurs. « L’internet est devenu un champ de compétition acharnée », a-t-il déclaré, mettant en lumière les mécanismes qui ont conduit à cette situation.
Dès 2016, le chercheur grec Nikos Smyrnaios, spécialiste des médias numériques à l’université de Toulouse, avait anticipé cette tendance. Dans une analyse publiée cette année-là, il écrivait que les Gafam déployaient un « pouvoir de marché exacerbé », notamment grâce à l’extension et au renforcement de leurs droits de propriété intellectuelle et industrielle. Ces stratégies ont souvent donné lieu à des conflits juridiques, comme les guerres de brevets qui opposent régulièrement ces entreprises. Autant dire que la décentralisation, principe fondateur d’internet, a cédé la place à une concentration sans précédent du pouvoir entre les mains de quelques acteurs.
Des services essentiels sous le joug d’une poignée d’acteurs
Les Gafam ne se contentent pas de dominer un ou deux segments du marché numérique : ils en contrôlent l’essentiel. Google, avec son moteur de recherche, capte plus de 90 % des requêtes mondiales. Amazon, de son côté, représente près de 40 % des ventes en ligne aux États-Unis et une part similaire dans le stockage cloud via Amazon Web Services. Facebook (devenu Meta) et Apple, quant à eux, monopolisent les réseaux sociaux et les systèmes d’exploitation mobiles, tandis que Microsoft reste incontournable dans les logiciels professionnels et le cloud computing.
Cette hégémonie s’étend même aux infrastructures techniques. Les câbles sous-marins, les centres de données ou les protocoles de communication sont en grande partie conçus ou détenus par ces mêmes entreprises. Résultat : les utilisateurs, qu’ils soient particuliers ou entreprises, deviennent dépendants de services et de technologies contrôlés par une poignée d’acteurs. Une situation qui soulève des questions sur la neutralité du web, la protection des données et, plus largement, sur l’innovation future du secteur.
L’intelligence artificielle, nouvelle étape de la domination des Gafam ?
L’essor de l’intelligence artificielle (IA) pourrait aggraver cette tendance. Les modèles d’IA les plus performants, comme ceux développés par Google ou Microsoft, reposent sur des infrastructures cloud coûteuses et des quantités massives de données – deux ressources largement contrôlées par les Gafam. Les startups et les chercheurs indépendants, s’ils veulent développer des applications basées sur l’IA, doivent souvent passer par des outils et des services proposés par ces géants, ce qui renforce encore leur emprise.
« Les algorithmes d’IA nécessitent des ressources que seuls les Gafam peuvent offrir à grande échelle », explique un expert du secteur, sous couvert d’anonymat. « Sans accès à leurs plateformes, il est presque impossible de rivaliser. » Cette dépendance technique pourrait donc accélérer la marginalisation des acteurs plus petits, tout en confortant la position dominante des cinq grands. Une évolution qui rappelle les craintes exprimées par Berners-Lee : internet, conçu comme un outil d’émancipation, risque de devenir un espace contrôlé par une élite économique.
Quelles réponses politiques et techniques ?
Face à cette concentration, certains gouvernements tentent de réagir. En Europe, la Commission européenne a déjà infligé des amendes record à Google pour abus de position dominante, et travaille sur de nouvelles régulations, comme le Digital Markets Act, entré en vigueur en 2023. Aux États-Unis, des propositions de lois antitrust visent à démanteler certains monopoles, mais leur adoption reste incertaine dans un contexte politique polarisé. En France, le débat sur la « taxe Gafam », qui vise à taxer les revenus publicitaires des géants du numérique, illustre les tensions entre souveraineté économique et attractivité du territoire.
Sur le plan technique, des alternatives émergent, comme les protocoles décentralisés (blockchain, ActivityPub) ou les moteurs de recherche éthiques (Qwant, DuckDuckGo). Cependant, leur adoption reste marginale face à la domination des solutions proposées par les Gafam. « Nous avons tout donné aux Gafam, il est trop tard pour s’étonner d’être surveillés », résumait récemment un responsable associatif dans les colonnes du Figaro. Une phrase qui résume l’ampleur du défi : comment concilier innovation et liberté dans un écosystème captif ?
Les principes fondateurs d’internet – liberté, décentralisation, neutralité – sont aujourd’hui mis à l’épreuve. Entre la puissance des Gafam et les initiatives pour les contrer, l’avenir du web se joue sur un fil, où chaque décision politique ou technologique pourrait redéfinir notre rapport à l’espace numérique.
Leur puissance repose sur plusieurs leviers : le contrôle des infrastructures (moteurs de recherche, cloud, réseaux sociaux), l’acquisition de startups innovantes, et l’exploitation des données utilisateurs. Leurs droits de propriété intellectuelle leur permettent aussi de limiter l’accès à certaines technologies, créant des barrières à l’entrée pour les concurrents.
Certains moteurs de recherche comme Qwant ou DuckDuckGo limitent le pistage des utilisateurs. Des réseaux sociaux décentralisés, comme Mastodon (basé sur le protocole ActivityPub), offrent des alternatives aux plateformes centralisées comme Facebook. Enfin, des outils open source comme Signal pour la messagerie ou Nextcloud pour le stockage cloud permettent de réduire la dépendance aux solutions des Gafam.