Vingt-cinq ans après l’adoption de la loi Taubira, qui a reconnu l’esclavage comme crime contre l’humanité, le débat sur sa mémoire reste vif. Selon Le Monde, l’historien sénégalais Ibrahima Thioub, spécialiste des systèmes de domination en Afrique, estime que « le passé esclavagiste reste insuffisamment intégré dans les récits nationaux ».

Ce qu'il faut retenir

  • La loi Taubira, adoptée en 2001, reconnaît officiellement l’esclavage comme crime contre l’humanité.
  • Ibrahima Thioub souligne que sa mémoire reste « insuffisamment intégrée » dans les récits nationaux, vingt-cinq ans plus tard.
  • Le débat sur les réparations ne peut se réduire à une simple indemnisation financière, selon l’historien.
  • Thioub rappelle que les systèmes de domination internes à l’Afrique ont aussi joué un rôle dans la traite transatlantique.

Un héritage mémoriel encore fragile

Ibrahima Thioub, professeur à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, dresse un constat sans appel : malgré la loi Taubira, la mémoire de l’esclavage peine à s’imposer dans les récits nationaux français et africains. « Le passé esclavagiste reste insuffisamment intégré dans les récits nationaux », déclare-t-il dans un entretien accordé au Monde. Pour l’historien, cette lacune s’explique en partie par la complexité des systèmes de domination qui ont structuré l’esclavage, bien au-delà de la seule traite transatlantique. « Il ne s’agit pas seulement d’une question de réparations financières, mais aussi de la reconnaissance des responsabilités historiques », précise-t-il.

L’esclavage, un système de domination multidimensionnel

Thioub rappelle que la traite négrière ne peut être réduite à une simple exploitation économique. « L’esclavage était aussi un système de domination interne à l’Afrique, où des royaumes et des élites locales ont participé activement à la capture et à la vente d’esclaves », explique-t-il. Cette dimension, souvent minimisée, explique en partie pourquoi les débats sur les réparations restent si sensibles. « Les réparations ne peuvent être uniquement financières. Elles doivent aussi inclure une reconnaissance des responsabilités historiques, y compris de la part des États africains », ajoute-t-il. Pour l’historien, cette approche globale est indispensable pour « éviter de reproduire les schémas de domination du passé ».

Des réparations au-delà du simple dédommagement

Interrogé sur la question des réparations, Ibrahima Thioub rejette l’idée d’une indemnisation financière simpliste. « La question des réparations ne peut se réduire à une simple question d’argent », insiste-t-il. Selon lui, les réparations doivent prendre plusieurs formes : éducatives, mémorielles et symboliques. « Il faut repenser l’enseignement de l’histoire, financer des programmes de recherche, et surtout, reconnaître les responsabilités des États qui ont historiquement profité de l’esclavage », détaille-t-il. Pour l’historien, une telle approche permettrait de « dépasser les débats stériles sur les indemnisations » et de construire une mémoire collective apaisée.

« La question des réparations ne peut se réduire à une simple question d’argent. Il faut repenser l’enseignement de l’histoire, financer des programmes de recherche, et surtout, reconnaître les responsabilités des États qui ont historiquement profité de l’esclavage. »
— Ibrahima Thioub, historien sénégalais

Et maintenant ?

Vingt-cinq ans après la loi Taubira, le débat sur la mémoire de l’esclavage devrait s’intensifier dans les mois à venir. Plusieurs initiatives législatives, notamment en France, pourraient relancer la discussion sur les réparations. Une commission d’experts, annoncée par le président Emmanuel Macron, pourrait rendre ses conclusions d’ici la fin de l’année 2026. Reste à voir si ces propositions parviendront à concilier les attentes des descendants d’esclaves et les réticences des États concernés.

Pour Ibrahima Thioub, l’enjeu est désormais de « transformer la mémoire en action ». « Il ne suffit pas de reconnaître le passé. Il faut agir pour que cette reconnaissance se traduise en changements concrets, notamment dans l’enseignement et la recherche historique », conclut-il. D’ici là, les débats sur les réparations et la mémoire de l’esclavage devraient continuer de diviser les opinions publiques en France comme en Afrique.

La loi Taubira, adoptée le 10 mai 2001, est une loi française qui reconnaît l’esclavage comme crime contre l’humanité. Elle a été portée par la ministre de la Justice de l’époque, Christiane Taubira. Cette loi a marqué une étape symbolique majeure dans la reconnaissance officielle de l’esclavage, mais son application concrète reste débattue, notamment sur la question des réparations.

Selon Ibrahima Thioub, les réparations doivent être multidimensionnelles : elles incluent la reconnaissance des responsabilités historiques, la révision des programmes éducatifs, et le financement de la recherche. Une indemnisation financière seule ne saurait suffire à réparer un crime aussi complexe que l’esclavage, qui a impliqué des systèmes de domination internes à l’Afrique en plus de la traite transatlantique.