C'est une figure méconnue des sciences océanographiques, dont les travaux ont pourtant posé les bases de la compréhension moderne des fonds marins. Selon Ouest France, Marie Tharp, géologue et cartographe américaine, a contribué de manière décisive à la théorie de la tectonique des plaques au milieu du XXe siècle — tout en subissant, en raison de son genre, une reconnaissance bien moindre que celle de ses pairs masculins.

Née en 1920, Marie Tharp a entamé sa carrière dans les années 1940, une époque où les femmes étaient largement exclues des postes scientifiques à responsabilité. Malgré ces obstacles, elle a collaboré avec Bruce Heezen, un géologue américain, pour dresser les premières cartes détaillées des fonds océaniques. Ces travaux ont permis de visualiser les dorsales médio-océaniques, ces chaînes de montagnes sous-marines qui s'étendent sur des milliers de kilomètres. — une découverte qui a bouleversé la géologie en fournissant les preuves tangibles de la dérive des continents.

Ce qu'il faut retenir

  • Marie Tharp, née en 1920, a cartographié les fonds marins dans les années 1940-1950 en collaboration avec Bruce Heezen.
  • Ses travaux ont permis de mettre en évidence les dorsales médio-océaniques, preuves clés de la tectonique des plaques.
  • Malgré son apport scientifique majeur, elle a été largement ignorée ou minimisée en raison de son genre.
  • Ses cartes, publiées à partir de 1957, restent des références en océanographie.
  • Elle n'a été pleinement reconnue que dans les années 1990, bien après ses découvertes.

Une collaboration fructueuse mais inégale

Dans les années 1950, Marie Tharp travaillait sous la direction de Bruce Heezen au sein de l'université Columbia à New York. Ensemble, ils ont analysé des milliers de profils de sonar collectés lors de missions océanographiques. Mais si Heezen était le visage public de leurs découvertes — il présentait souvent leurs travaux dans des conférences —, c'est bien Tharp qui réalisait l'essentiel de l'analyse des données et de la cartographie. « Sans elle, ces cartes n'auraient jamais existé », a souligné Walter Pitman, un collègue de l'époque, comme le rapporte Ouest France.

Leur plus grande contribution ? La découverte, en 1952, d'une vallée centrale au milieu de l'océan Atlantique, correspondant à une faille sismique active. Cette observation a confirmé l'hypothèse de la dérive des continents formulée par Alfred Wegener dès 1912 — une théorie alors largement contestée. Pourtant, ce n'est qu'en 1968, avec la publication de la théorie de la tectonique des plaques par Jason Morgan, que leurs travaux ont été pleinement acceptés par la communauté scientifique.

Un sexisme systémique dans les sciences

Malgré l'importance de ses contributions, Marie Tharp a été systématiquement reléguée au second plan. « On me disait que les femmes ne savaient pas penser en trois dimensions », a expliqué Tharp dans un entretien rétrospectif. Elle devait souvent travailler dans l'ombre, tandis que Heezen bénéficiait de la visibilité. Leurs cartes étaient parfois attribuées uniquement à ce dernier, ou signées « Heezen-Tharp », donnant l'illusion d'une collaboration équitable.

Le sexisme de l'époque se manifestait aussi dans l'accès aux données. Tharp a raconté avoir été empêchée d'embarquer sur des navires océanographiques, les missions étant réservées aux hommes. Elle a dû se contenter d'analyser des données collectées par d'autres, sans pouvoir participer aux expéditions. — autant dire que ses découvertes reposent sur une forme de résilience face aux barrières institutionnelles.

Une reconnaissance tardive mais méritée

Ce n'est que dans les années 1990, alors que Tharp avait près de 70 ans, que la communauté scientifique a commencé à réhabiliter son rôle. En 1997, elle a reçu la médaille Hubbard de la National Geographic Society, l'une des plus hautes distinctions en géographie. La même année, la bibliothèque du Congrès américain a organisé une exposition en son honneur. Ces hommages, bien que tardifs, ont permis de mettre en lumière son héritage scientifique.

Ses cartes, aujourd'hui conservées au sein de l'université Columbia, sont toujours utilisées comme références. En 2013, Google Maps a intégré une version numérisée de la « carte physiographique du fond des océans », fruit de ses travaux. Une reconnaissance posthumatique, Tharp étant décédée en 2006, qui souligne l'ampleur de son apport — malgré des décennies d'invisibilisation.

Et maintenant ?

Si les avancées technologiques, comme l'imagerie sonar haute résolution ou les satellites, ont permis de cartographier près de 20 % des fonds marins en haute définition, près de 80 % restent inexplorés à ce jour. Les enjeux sont multiples : comprendre les ressources minérales sous-marines, anticiper les risques sismiques, ou encore préserver les écosystèmes océaniques. Dans ce contexte, l'histoire de Marie Tharp rappelle l'importance de donner une place égale aux femmes dans les sciences — un combat toujours d'actualité, comme en témoignent les disparités persistantes dans les carrières scientifiques.

Son parcours illustre aussi comment les découvertes majeures émergent parfois des marges, portées par des individus dont les contributions sont minimisées — faute de visibilité, de reconnaissance, ou simplement parce qu'ils incarnent des minorités. Aujourd'hui, des programmes comme « Seabed 2030 », visant à cartographier la totalité des fonds marins d'ici 2030, pourraient enfin lui rendre justice, en intégrant pleinement son héritage dans les narratives scientifiques contemporaines.