Près de quatre ans après la fin des confinements liés au Covid-19, Moderna, qui avait joué un rôle central dans la vaccination mondiale grâce à son vaccin à ARN messager, attire à nouveau l’attention. Le groupe américain, dont la valorisation a fortement fluctué depuis 2021, mise désormais sur une diversification de ses activités et une relance de sa croissance. Lors d’un entretien accordé à Euronews FR, son directeur général, Stéphane Bancel, a évoqué les risques de futures pandémies — y compris ceux liés au bioterrorisme — tout en pointant du doigt une vulnérabilité majeure de l’Europe : l’absence totale de sites de production d’ARN messager sur son sol. Une situation qu’il juge « préoccupante » alors que le continent pourrait être frappé par une crise sanitaire majeure sans infrastructure industrielle adaptée.

Ce qu'il faut retenir

  • Moderna, pionnier du vaccin à ARN messager pendant la pandémie de Covid-19, voit sa valorisation s’éroder avant d’envisager un rebond en 2026, porté par une diversification de ses activités.
  • Stéphane Bancel, PDG du groupe, met en garde contre le risque de nouvelles pandémies, naturelles ou provoquées par l’homme, et souligne que l’Europe ne dispose d’aucune capacité de production d’ARN messager.
  • Le groupe cherche à s’associer avec l’Union européenne et des États membres pour établir des partenariats similaires à ceux conclus avec le Canada, le Royaume-Uni ou l’Australie.
  • BioNTech, partenaire de Pfizer pour le vaccin Comirnaty, a annoncé la fermeture de ses sites de production en Allemagne d’ici fin 2026, transférant la fabrication aux États-Unis.
  • Moderna mise sur le développement de vaccins contre le cancer, comme celui contre le syndrome de Lynch, pour relancer son chiffre d’affaires et sa croissance.

Une entreprise née de la promesse de l’ARN messager

Fondée en 2010 et introduite en Bourse sur le Nasdaq en 2018, Moderna a marqué l’histoire de la biotechnologie en développant en un temps record un vaccin contre le Covid-19, commercialisé en Europe sous le nom de Spikevax. À l’époque, son introduction en Bourse avait battu des records dans le secteur, avant d’être dépassée par d’autres levées de fonds, comme celle de Sana Biotechnology en 2021 ou de Parabilis Medicines, qui a levé 670 millions de dollars le 10 juin 2026. Malgré un pic de valorisation pendant la pandémie, le cours de l’action a ensuite chuté, reflétant les attentes déçues des investisseurs quant à la capacité de l’entreprise à maintenir une croissance soutenue.

Stéphane Bancel, qui dirige Moderna depuis 2011, assume ce virage : « Le Covid est arrivé et nous avons fait un petit détour pour accomplir notre devoir, aider les gens… Depuis, nous sommes revenus à notre mission », a-t-il déclaré lors de l’entretien. Pour lui, l’ARN messager représente une technologie aux applications bien plus larges que la seule vaccination : « Nous avions créé l’entreprise avec la conviction que cette plateforme permettrait de développer des médicaments dans de nombreux domaines, comme le cancer, les maladies infectieuses ou les maladies génétiques rares. »

L’Europe face au risque de pandémie : un manque criant d’infrastructures

C’est dans ce contexte que Stéphane Bancel, bien que président d’une entreprise américaine, s’inquiète pour l’Europe. Lors de l’émission The Big Question diffusée sur Euronews, il a tiré la sonnette d’alarme : « Nous pensons qu’il existe en permanence un risque de grande pandémie, qu’elle soit d’origine naturelle ou provoquée par l’homme. » Pour illustrer la préparation mondiale, il cite les infrastructures industrielles de Moderna en Amérique, au Canada, au Royaume-Uni et en Australie. Mais en Europe continentale, la situation est radicalement différente : « Aujourd’hui, il n’y a aucune capacité de production d’ARN messager. »

Cette absence de sites de production en Europe est d’autant plus préoccupante que BioNTech, l’entreprise allemande co-développeuse du vaccin Comirnaty avec Pfizer, a annoncé en mai 2026 la fermeture de ses usines en Allemagne. À partir de fin 2026, la production du vaccin sera entièrement assurée par Pfizer aux États-Unis. « Un événement vraiment grave pourrait survenir en Europe alors qu’il n’existe aucune base industrielle pour y faire face », a averti Stéphane Bancel. Pour remédier à cette situation, Moderna cherche à nouer des partenariats avec l’Union européenne et plusieurs gouvernements européens, sur le modèle de ceux conclus avec d’autres pays.

Moderna mise sur le cancer pour relancer sa croissance

Après avoir misé sur la réponse à la pandémie de Covid-19, Moderna réoriente désormais ses efforts vers d’autres enjeux sanitaires, à commencer par le traitement du cancer. L’entreprise a récemment annoncé le développement d’un vaccin contre le syndrome de Lynch, une maladie génétique rare qui augmente significativement le risque de développer certains cancers en raison d’une incapacité à réparer les dommages à l’ADN.

Stéphane Bancel espère que ce traitement permettra non seulement de prévenir l’apparition de cancers chez les personnes atteintes du syndrome de Lynch, mais aussi de redonner un nouvel élan à l’activité de Moderna. « Nous revenons à notre stratégie d’avant la pandémie », explique-t-il. Le groupe dispose aujourd’hui de quatre vaccins contre des maladies infectieuses approuvés en Europe, tandis que d’autres produits en phase 3 devraient livrer des données en 2026. « C’est l’ensemble du portefeuille, soutenu par la puissance de la plateforme ARNm, qui doit permettre de faire repartir les ventes. » Avec la fin des ventes massives de vaccins anti-Covid, Moderna mise sur cette diversification pour retrouver une croissance pérenne.

Et maintenant ?

Plusieurs échéances pourraient influencer l’avenir de Moderna et de la production d’ARN messager en Europe. D’ici la fin 2026, la fermeture des sites de BioNTech en Allemagne devrait se concrétiser, laissant le continent dépendant des importations pour certains vaccins. Parallèlement, les négociations entre Moderna et l’Union européenne pourraient aboutir à des accords de partenariat industriel, mais aucun calendrier précis n’a été rendu public. Enfin, les résultats des essais cliniques en cours sur les traitements contre le cancer et d’autres maladies seront déterminants pour juger de la capacité de Moderna à relancer son chiffre d’affaires.

Les prochains mois s’annoncent donc décisifs pour Moderna, qui doit relever un double défi : répondre aux risques sanitaires futurs tout en redéfinissant son modèle économique. Pour l’Europe, la question dépasse le simple cas d’entreprise : celle de sa souveraineté industrielle face aux crises sanitaires. Comme le souligne Stéphane Bancel, « il est important que l’Europe dispose de capacités d’ARN messager sur son sol ». Une priorité qui pourrait s’imposer rapidement si une nouvelle pandémie — ou un acte de bioterrorisme — venait à frapper le continent.

Selon les informations rapportées par Euronews FR, l’Europe n’a pas investi dans la construction d’usines de production d’ARN messager avant la pandémie de Covid-19. Les sites de production existants pour les vaccins classiques n’ont pas été reconvertis, et aucune nouvelle infrastructure dédiée n’a été mise en place depuis. La fermeture annoncée des sites de BioNTech en Allemagne en 2026 illustre cette dépendance aux partenariats extra-européens.