Depuis sa création, le label « patrimoine mondial de l’Unesco » symbolise la reconnaissance internationale d’un site ou d’un lieu pour sa valeur universelle exceptionnelle. Pourtant, de plus en plus d’entités inscrites sur cette liste, autrefois convoitée, souhaitent désormais s’en affranchir. Selon Courrier International, ce phénomène reflète une prise de conscience des effets pervers du surtourisme et de la gentrification, poussant certains sites à demander leur désinscription lors de la prochaine session du Comité du patrimoine mondial.
Ce qu'il faut retenir
- 1 248 sites répartis dans 170 pays sont actuellement inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.
- Le programme, né après la Seconde Guerre mondiale, vise à protéger les sites culturels et naturels menacés par les conflits ou l’industrialisation.
- Plusieurs sites, comme le village slovaque de Vlkolinec ou la zone de conservation de Ngorongoro en Tanzanie, militent pour une sortie de la liste.
- Seuls trois sites ont réussi à quitter la liste depuis sa création : le sanctuaire de l’oryx arabe d’Oman, la vallée de l’Elbe à Dresde et le port marchand de Liverpool.
- Les réseaux sociaux et le tourisme de masse sont pointés du doigt comme des facteurs aggravants de « muséification » des lieux.
Un label prestigieux, mais aux conséquences ambivalentes
Le label « patrimoine mondial » est souvent perçu comme un tremplin pour les sites méconnus, les propulsant sur la scène internationale. « Ce label, qui consacre les sites “ayant une valeur universelle exceptionnelle”, peut catapulter un lieu méconnu en destination mondialement reconnue », expliquait la BBC citée par Courrier International. Cependant, cette notoriété a un prix. Avec l’essor des réseaux sociaux, des milliers de visiteurs affluent chaque année vers des sites autrefois préservés, transformant leur environnement de vie en attraction touristique. Autant dire que l’objectif initial de protection se heurte aujourd’hui à une réalité moins idyllique.
Selon des chercheurs, ce phénomène s’apparente à une « muséification » des lieux, où les populations locales voient leur quotidien bouleversé. Les prix de l’immobilier explosent, la qualité de vie se dégrade, et les habitants sont progressivement relégués au second plan. « La liste du patrimoine mondial est née, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, d’une volonté de protéger les sites culturels et naturels d’importance menacés par les conflits, l’industrialisation et la modernité », rappelle la BBC. Pourtant, soixante-dix ans plus tard, le surtourisme et la gentrification menacent désormais l’équilibre des territoires labellisés.
Surtourisme et gentrification : les nouveaux fléaux du patrimoine mondial
Les exemples de déséquilibres sont nombreux. À Angkor, au Cambodge, les décennies de restauration financées par l’Unesco ont permis de sauver un site gravement endommagé par la guerre. Aujourd’hui, cependant, le complexe religieux khmer est devenu une destination phare pour les voyageurs du monde entier. Les bénéfices culturels et économiques sont indéniables, mais ils s’accompagnent d’une pression touristique difficile à gérer pour les populations locales.
Ce constat n’est pas isolé. En Tanzanie, la zone de conservation de Ngorongoro, classée au patrimoine mondial en 1979, milite désormais pour sa désinscription. Les autorités locales dénoncent une dégradation des conditions de vie des Maasaï, dont les terres se retrouvent envahies par les touristes. En Slovaquie, le village de Vlkolinec, célèbre pour ses maisons traditionnelles des Carpates, suit la même voie. Ces demandes de retrait ne sont pas anodines : elles reflètent une volonté de retrouver un équilibre entre préservation et qualité de vie.
« Avec les réseaux sociaux, le label Unesco, tout en participant à la protection d’un site, contribue aussi, par le tourisme, à bouleverser la vie des populations alentour. »
— BBC, citée par Courrier International
Une désinscription rare, mais qui interroge l’avenir du label
Depuis sa création, seulement trois sites ont réussi à quitter la liste du patrimoine mondial : le sanctuaire de l’oryx arabe d’Oman en 2007, la vallée de l’Elbe à Dresde en 2009, et le port marchand de Liverpool en 2021. Ces désinscriptions restent exceptionnelles, mais elles pourraient se multiplier à l’avenir. La prochaine session du Comité du patrimoine mondial, prévue dans les prochains mois, examinera plusieurs demandes en ce sens. Ces cas posent une question plus large : le label, conçu pour protéger, est-il aujourd’hui devenu un accélérateur de mutations néfastes pour les territoires ?
La réponse n’est pas simple. L’Unesco, consciente des dérives, tente d’adapter ses critères. Depuis quelques années, l’agence onusienne évalue désormais l’impact du tourisme sur les sites labellisés. Pourtant, la tâche est complexe. Comment concilier préservation, accès au public et respect des populations locales ? La tension entre ces impératifs est au cœur des débats actuels.
Un modèle à repenser ?
Le phénomène de désinscription interroge le modèle même du patrimoine mondial. Créé pour protéger, le label est aujourd’hui critiqué pour son rôle dans la transformation des sites en « parcs d’attractions » géants. Pourtant, il reste un outil puissant pour la conservation. La solution réside peut-être dans une meilleure régulation du tourisme, couplée à une implication accrue des communautés locales dans la gestion des sites. Autant dire que le débat est loin d’être clos.
Pour l’heure, les sites candidats à la désinscription attendent une réponse de l’Unesco. Leur sort pourrait servir d’exemple pour les centaines d’autres lieux inscrits sur la liste, où la pression touristique ne cesse de croître. Une chose est sûre : le modèle du patrimoine mondial, tel qu’il existe aujourd’hui, doit évoluer pour rester pertinent.
Pour être inscrit sur la liste du patrimoine mondial, un site doit présenter une « valeur universelle exceptionnelle ». Cela signifie qu’il doit répondre à au moins un des dix critères définis par l’Unesco, comme représenter un chef-d’œuvre du génie créateur humain, témoigner d’un échange culturel important, ou encore être associé à des traditions vivantes. Le site doit également être jugé d’une « authenticité » et d’une « intégrité » suffisantes, et présenter un plan de gestion et de conservation adapté.
La désinscription d’un site est un processus complexe qui nécessite une demande formelle de l’État concerné. L’Unesco examine ensuite la situation et peut décider de retirer le site si elle estime que les critères de valeur universelle exceptionnelle ne sont plus remplis ou que le site est menacé par des facteurs tels que le surtourisme ou une gestion inadéquate. Seuls trois sites ont été retirés à ce jour, ce qui montre la difficulté de cette démarche.