Selon Courrier International, la semaine écoulée a été marquée par trois controverses technologiques aux États-Unis, révélatrices des tensions croissantes autour de l’intelligence artificielle, des marchés de prédiction et de la protection des données personnelles.

Ce qu'il faut retenir

  • Seuls 18 % des Américains âgés de 14 à 29 ans considèrent l’IA avec optimisme, selon un sondage Gallup.
  • Deux sites de « prediction market », Kalshi et Polymarket, sont au cœur de plusieurs affaires de délits d’initiés liés à des paris politiques et militaires.
  • Une appli d’IA, PoopCheck, collecte des images de selles pour analyser la santé digestive, certaines étant revendues à l’insu des utilisateurs pour entraîner des algorithmes.
  • Des personnalités comme Eric Schmidt, fondateur de Google, ont été huées lors de discours universitaires en raison de leurs prises de position sur l’IA.

L’IA, une « révolution industrielle » accueillie par des huées en Floride et en Arizona

Une entrepreneuse de Floride a subi un accueil glacial lors de son discours de remise de diplômes à l’université du Centre de la Floride. « L’intelligence artificielle est la prochaine révolution industrielle », a-t-elle affirmé sous les huées d’un public majoritairement étudiant. Selon Axios, cité par Courrier International, cette réaction reflète un rejet massif de la part des jeunes Américains : seuls 18 % des 14-29 ans voient l’IA avec optimisme, selon un sondage Gallup.

Une enquête plus large, menée par Economist-YouGov, confirme cette défiance : 70 % des Américains estiment que l’IA « avance trop vite ». Cette opposition transcende les clivages politiques, avec 68 % des républicains et 77 % des démocrates partageant cette opinion. La colère populaire a même poussé certains projets de centres de données à être abandonnés, suscitant l’inquiétude des investisseurs.

Cette hostilité n’épargne pas les figures emblématiques de la tech. Eric Schmidt, ancien PDG de Google, s’est à son tour fait conspuer dimanche 17 mai lors d’un discours à l’université d’Arizona, où il évoquait l’IA comme une « transformation technologique comparable à l’aube de l’informatique ». Le ton sarcastique de certains médias américains, comme The Atlantic, souligne que les élites technologiques feraient bien de méditer l’histoire : au XIXe siècle, les ouvriers s’étaient soulevés contre les machines, mais leur colère masquait un malaise plus profond, lié aux inégalités salariales et à la précarité économique.

Les « prediction markets », terrains de jeu des délits d’initiés

Aux États-Unis, les plateformes Kalshi et Polymarket permettent à quiconque de miser sur des événements aussi variés que la météo, les résultats sportifs ou les décisions politiques et militaires. Selon Wall Street Journal, ces marchés de prédiction, où se croisent information privilégiée et paris en ligne, attirent désormais l’attention des régulateurs en raison de multiples affaires de délits d’initiés.

Plusieurs cas illustrent ces dérives. Un élu américain a parié sous une fausse identité sur la date de lancement de sa propre campagne électorale, tandis qu’un soldat des forces spéciales a empoché 400 000 dollars en misant sur la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro avant février 2026 — un pari qu’il devait lui-même participer à concrétiser lors d’un raid américain sur Caracas. Ces pratiques, qui bafouent les règles élémentaires de probité, alimentent les doutes sur l’intégrité des institutions.

Les soupçons se portent désormais sur des comptes éphémères apparus à la veille de décisions politiques ou militaires inattendues. Le Sénat américain a interdit ces paris à ses membres, mais les proches du gouvernement actuel restent sous surveillance. Donald Trump Jr., fils de l’ancien président et conseiller stratégique de Kalshi, investit par ailleurs dans Polymarket, tandis que l’administration Trump multiplie les recours juridiques contre les États tentant de réglementer ces plateformes.

Le contrôle de ces marchés relève de la CFTC, une agence sous-financée dont les moyens limités peinent à endiguer les abus. Selon NBC, la question de la régulation de ces paris en ligne devrait revenir sur le devant de la scène politique dans les prochains mois.

PoopCheck, l’appli qui analyse votre caca… et revend vos données

Dans un registre moins politique mais tout aussi surprenant, l’appli PoopCheck utilise l’intelligence artificielle pour analyser la santé digestive de ses utilisateurs à partir de photos de leurs selles. Depuis son lancement, la plateforme a collecté quelque 150 000 images, accompagnées de commentaires parfois poétiques ou intrigants, reflétant la diversité des pathologies digestives et… des comportements humains.

Mais l’enquête menée par 404 Media a révélé une pratique bien plus controversée : des milliers de ces images, fournies de manière anonyme, seraient revendues à l’insu des utilisateurs sur des forums comme Reddit. Ces données serviraient ensuite à entraîner les algorithmes d’autres start-up spécialisées dans l’IA. Le journaliste à l’origine de l’enquête dénonce une atteinte grave à la protection des données personnelles, illustrant une fois de plus les dérives possibles de la collecte massive d’informations privées.

Et maintenant ?

Ces trois affaires pourraient accélérer les débats sur la régulation de l’IA, des marchés de prédiction et de la protection des données aux États-Unis. Plusieurs projets de loi sont en discussion au Congrès, mais leur adoption dépendra des rapports de force politiques. Concernant PoopCheck, une plainte pour violation du RGPD pourrait être déposée en Europe, où la protection des données est plus stricte qu’aux États-Unis. Enfin, les prochains discours d’entrepreneurs ou d’experts en IA seront probablement scrutés à la loupe, dans un contexte où la méfiance du public envers ces technologies ne cesse de croître.

Ces tensions entre innovation et rejet social, entre opportunités économiques et risques systémiques, dessinent les contours d’un débat qui ne fait que commencer.

Un « prediction market » (marché de prédiction) est une plateforme en ligne où les utilisateurs peuvent parier sur l’issue d’événements futurs, qu’ils soient sportifs, politiques, économiques ou militaires. Ces marchés fonctionnent comme des bourses, avec des cours qui fluctuent en fonction des paris. Ils sont souvent présentés comme des outils de « prédiction collective », mais leur opacité et leur manque de régulation soulèvent des questions éthiques et légales, notamment en cas de délits d’initiés.

Selon les informations disponibles, PoopCheck affirme anonymiser les images avant toute utilisation. Cependant, l’enquête de 404 Media a révélé que certaines de ces images étaient revendues à des tiers pour entraîner des algorithmes d’IA, sans consentement explicite des utilisateurs. La plateforme n’a pas encore répondu publiquement à ces accusations, mais la question de la conformité au RGPD (Règlement général sur la protection des données) en Europe pourrait être centrale dans les prochaines semaines.