À 84 ans, Tran To Nga mène depuis douze ans un combat judiciaire contre les multinationales responsables de la fabrication de l’agent orange, un défoliant utilisé pendant la guerre du Vietnam. Le 16 juin 2026, la Cour de cassation examinera son recours, marquant une nouvelle étape dans une lutte entamée bien avant son âge actuel. Selon Reporterre, cette octogénaire refuse de céder, déterminée à poursuivre son action jusqu’à obtenir réparation pour les millions de victimes, dont elle fait partie.

Ce qu'il faut retenir

  • Tran To Nga, 84 ans, est la dernière plaignante en vie d’une affaire judiciaire contre les fabricants de l’agent orange, un herbicide utilisé pendant la guerre du Vietnam (1961-1971).
  • Le 16 juin 2026, la Cour de cassation française examine son recours, douze ans après le début de ses démarches.
  • Elle accuse Bayer-Monsanto et d’autres multinationales d’avoir empoisonné des millions de Vietnamiens, dont elle-même, avec ce défoliant.
  • Son combat s’inscrit dans un contexte historique et sanitaire encore mal reconnu, malgré les preuves de la toxicité de l’agent orange.
  • Malgré son âge, elle maintient son engagement, comme en témoigne la phrase qui orne son quotidien : « Tant que je respire, je me battrai ».

Une vie marquée par les séquelles de la guerre

Dans son appartement d’Évry-Courcouronnes, en Essonne, Tran To Nga vit avec les stigmates d’un conflit qu’elle n’a pas choisi. D’après Reporterre, elle partage son quotidien entre les souvenirs de la Résistance vietnamienne — symbolisés par une chanson diffusée sur sa télévision — et les épreuves physiques endurées. L’agent orange, dont les fabricants incluent Dow Chemical et Monsanto (aujourd’hui propriété de Bayer), a été épandu massivement par l’armée américaine sur les forêts et les cultures du Vietnam, du Laos et du Cambodge. Les conséquences sanitaires, comme les malformations congénitales ou les cancers, persistent des décennies après la fin des hostilités.

Tran To Nga, journaliste et ancienne résistante, a été directement exposée à ce produit toxique lors de son séjour au Vietnam dans les années 1960. Aujourd’hui, elle souffre de multiples pathologies, dont des problèmes cardiovasculaires et des lésions cutanées, qu’elle attribue à cette exposition. — Autant dire que sa vie n’a jamais connu la tranquillité depuis ces années noires.

Un combat judiciaire de douze ans contre les géants de l’agrochimie

Dès 2014, Tran To Nga a engagé des poursuites contre Bayer-Monsanto et d’autres entreprises, accusant ces dernières d’avoir produit et commercialisé sciemment un produit nocif. Selon Reporterre, elle a choisi la voie française, estimant que la justice de ce pays offrait une chance, aussi minime soit-elle, d’obtenir gain de cause. Son action s’inscrit dans un mouvement plus large de victimes vietnamiennes et américaines, bien que les juridictions françaises n’aient encore jamais reconnu la responsabilité des multinationales dans ce dossier.

Les avocats de Tran To Nga ont tenté de contourner les obstacles juridiques, notamment en invoquant la complicité de crimes de guerre. Les entreprises, de leur côté, contestent systématiquement leur implication, arguant que la production de l’agent orange était une décision politique et militaire. Pour autant, les études scientifiques, y compris celles commanditées par le gouvernement américain, ont confirmé la toxicité du dioxine, composant principal de ce défoliant.

Et maintenant ?

La décision de la Cour de cassation, attendue dans les prochains mois, pourrait ouvrir une brèche juridique pour les autres victimes ou, au contraire, refermer définitivement la porte à une reconnaissance de leur souffrance. Si Tran To Nga obtient gain de cause, cela pourrait inciter d’autres plaignants à se lancer dans des démarches similaires. À l’inverse, un rejet de son recours renforcerait la position des multinationales, déjà protégées par des décennies de lobbying et de stratégies d’évitement judiciaire. L’enjeu dépasse le cas individuel : il questionne la capacité des systèmes juridiques à réparer des crimes contre l’humanité commis à l’autre bout du monde.

Un héritage historique et sanitaire encore en débat

Le dossier de l’agent orange illustre les limites de la justice internationale face aux crimes environnementaux et sanitaires. Selon Reporterre, les études épidémiologiques menées au Vietnam estiment que près de 4,8 millions de personnes ont été exposées à ce produit, entraînant des centaines de milliers de cas de maladies graves. Pourtant, les indemnisations restent quasi inexistantes, faute de reconnaissance officielle de la part des fabricants ou des gouvernements impliqués.

En France, Tran To Nga incarne une résistance silencieuse mais tenace. Son combat dépasse le cadre judiciaire : il rappelle l’urgence de reconnaître les victimes des guerres chimiques et de leurs séquelles intergénérationnelles. Bref, son histoire est celle d’une lutte pour la mémoire, la vérité et, in fine, une forme de justice tardive.

Tran To Nga a engagé son action en France en raison des possibilités juridiques offertes par le système judiciaire français, notamment la reconnaissance potentielle de la complicité de crimes de guerre. Les entreprises, comme Bayer-Monsanto, y ont des filiales et des actifs, ce qui a permis de contourner les obstacles liés à la compétence territoriale. De plus, la France est perçue comme un pays où la liberté de la presse et l’accès à la justice sont plus protecteurs qu’au Vietnam, où les victimes de l’agent orange peinent à se faire entendre.