Le ministère des Affaires étrangères a recours à un réseau discret de comptes influents sur les réseaux sociaux pour diffuser sa communication officielle et contrer les tentatives de déstabilisation. Selon Franceinfo – Politique, cette stratégie, baptisée « French Response » sur X, s’inscrit dans une logique de riposte face aux campagnes de désinformation menées par des puissances étrangères comme la Russie, la Chine ou les États-Unis.
Ce dispositif repose sur des échanges réguliers avec des analystes, consultants et créateurs de contenu aux profils variés. Leur mission ? Relayer les éléments de langage du Quai d’Orsay et apporter des éléments d’analyse sur des sujets géopolitiques brûlants, comme la guerre en Ukraine ou le conflit israélo-palestinien. Une approche présentée comme un moyen de toucher des audiences plus jeunes ou engagées, sans recourir à des partenariats rémunérés, contrairement à ce que pratiquent certains États étrangers.
Ce qu’il faut retenir
- Un réseau d’une trentaine de comptes influents sur X, YouTube ou LinkedIn, sélectionnés pour leur audience et leurs centres d’intérêt.
- Des échanges informels avec le ministère, sans contrat ni obligation de reprise des éléments fournis.
- French Response, le compte officiel du Quai d’Orsay sur X, compte désormais plus de 200 000 abonnés, contre 6 000 en décembre 2025.
- Des critiques de La France insoumise visent le consultant Louis Duclos, accusé de collaborer avec Taïwan tout en relayant la position française.
- Un manque de transparence dénoncé par Bastien Lachaud (LFI), qui demande des clarifications sur ces partenariats.
Un dispositif né dans l’ombre des réseaux sociaux
L’idée n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs années, le Quai d’Orsay s’appuie sur des acteurs du numérique pour contrer les narratifs hostiles à la France. French Response, lancé en tant que « outil de riposte dans la bataille des récits », en est l’exemple le plus visible. Mais derrière ce compte officiel se cache un écosystème bien plus large : une poignée de créateurs de contenus, analysts et consultants qui, sans être officiellement recrutés, échangent régulièrement avec les diplomates.
Selon des sources internes citées par Franceinfo – Politique, ces collaborations reposent sur une logique de « service d’information ». Le ministère leur transmet des briefings, des notes d’analyse et des éléments de langage, tandis que ces influenceurs – qu’ils rejettent souvent ce terme – alimentent leurs propres comptes en puisant dans ces informations. L’objectif ? Fournir des analyses sourcées et valoriser « l’action précise de la France à l’étranger », sans pour autant leur confier de données sensibles.
Parmi ces acteurs, Louis Duclos, consultant en géopolitique et défense, fait figure de cible privilégiée. Avec plus de 74 000 abonnés sur X, il est l’un des principaux relais des messages du Quai d’Orsay. Interrogé par Franceinfo – Politique, il décrit une relation « construite au fil de l’eau », sans contrat ni obligation. « Il n’y a eu ni recrutement, ni contrat », précise-t-il. « Je collabore avec des diplomates depuis des années, et ils apprécient mes analyses. »
Des partenariats sous le feu des critiques
La collaboration de Louis Duclos avec le Quai d’Orsay a cependant été remise en cause par La France insoumise. Début juin 2026, le député Bastien Lachaud et Jean-Luc Mélenchon ont accusé le ministère d’entretenir un « réseau occulte d’influenceurs » chargés de diffuser ses éléments de langage. Leur cible : le consultant, dont les liens avec Taïwan – une puissance étrangère non reconnue par la France – posent question.
« Comment une personne travaillant avec le Quai d’Orsay et supposée défendre l’intérêt national peut-elle nouer un partenariat avec un État étranger ? », s’interroge Bastien Lachaud. Le député de Seine-Saint-Denis dénonce un « mélange des genres douteux » et exige du ministre Jean-Noël Barrot qu’il éclaire la nature de ces échanges. « Que fait une démocratie si elle n’est pas transparente sur la manière dont elle communique ? De la propagande », assène-t-il. Le ministre n’a pas répondu à ses sollicitations.
Du côté du Quai d’Orsay, on se défend de toute opacité. Une source diplomatique confirme à Franceinfo – Politique que le ministère « briefe » des comptes influents, « comme on le fait avec les journalistes ». « Oui, on briefe des influenceurs, mais de la même manière », insiste-t-elle. Le ministère rejette l’idée d’un « réseau occulte » et souligne que ces échanges relèvent d’une logique de « service d’information », sans contrepartie financière ni obligation de reprise.
Une galaxie d’acteurs aux profils variés
Le réseau du Quai d’Orsay ne se limite pas à quelques comptes vedettes. Selon Aurélien Duchêne, auteur de plusieurs ouvrages sur la Russie et la stratégie internationale, il regroupe une quarantaine d’acteurs aux spécialités multiples : des comptes Twitter comptant plus de 40 000 abonnés axés sur l’industrie, des petits comptes de 900 abonnés engagés sur l’Ukraine ou le conflit israélo-palestinien, des étudiants en relations internationales ou encore des membres de think tanks. « Le ministère se base sur deux critères : le nombre d’abonnés et les valeurs », explique-t-il.
Ce consultant, qui a participé à des échanges avec le Quai d’Orsay, décrit une organisation « très leste », dénuée de structure rigide. « À ma connaissance, il ne s’agit que d’échanges bilatéraux, principalement sur WhatsApp, autour d’informations très basiques », précise-t-il. Pour lui, l’absence de transparence est délibérée : « Face aux trolls de l’étranger, le ministère veut donner le sentiment qu’il dispose d’une armée et d’un plan de bataille, alors qu’en réalité, il refile juste un maximum d’infos pour le moins cher possible. »
Les créateurs de contenus interrogés par Franceinfo – Politique assurent piocher librement dans les informations transmises par le ministère. Louis Duclos, par exemple, utilise ces éléments pour « sourcer » ses dossiers ou corriger d’éventuelles erreurs. « On ne nous envoie jamais que des ‘éléments de langage’ ou des formules types : ‘Voici ce que vous pourriez répondre si on vous dit que…’ », souligne Aurélien Duchêne.
Un engagement patriotique, mais des frustrations persistantes
La motivation première de ces acteurs ? L’engagement patriotique. Louis Duclos, ancien militaire, se définit comme « très patriote » et affirme que sa priorité est que « la France soit protégée ». D’autres, comme un autre créateur de contenu cité par Franceinfo – Politique, expliquent ne pas pouvoir « rester les bras ballants » face à ceux qui « voudraient faire passer la France pour un pays pourri ». « À défaut de payer les gens, on leur donne un sens en leur disant : ‘Vous êtes tous embarqués pour aider à défendre officieusement la diplomatie française, depuis votre PC’ », résume Aurélien Duchêne.
Pourtant, cette collaboration n’est pas exempte de frustrations. Plusieurs participants à ce réseau évoquent un manque de reconnaissance financière. Lors d’événements organisés par le Quai d’Orsay, comme une conférence des ambassadeurs ou des réunions thématiques, certains doivent avancer leurs frais de déplacement. « Il n’y a tellement pas de thunes qu’on doit payer nos propres trajets. À un moment, si c’est à moi que ça coûte de l’argent… », confie l’un d’eux à Franceinfo – Politique. Début mai 2026, un événement intitulé « Agir dans la bataille des récits » a ainsi réuni plusieurs de ces acteurs à la Gaîté Lyrique à Paris, mais certains ont choisi de ne pas s’y rendre.
Quant aux influenceurs impliqués, leur rôle reste ambigu : à la fois relais de la diplomatie française et critiques indépendants, ils naviguent entre engagement patriotique et liberté d’expression. Leur capacité à concilier ces deux dimensions sera déterminante pour l’avenir de ce dispositif.
Le ministère privilégie les comptes aux audiences importantes et aux valeurs alignées avec sa communication. Selon Aurélien Duchêne, cité par Franceinfo – Politique, deux critères principaux guident ces choix : « le nombre d’abonnés » et « les valeurs ». Les comptes critiques envers des régimes comme celui de Poutine ou de l’Iran, par exemple, ne sont pas sollicités.
Non. Dans son entretien avec Franceinfo – Politique, Louis Duclos précise qu’il n’a « ni contrat ni recrutement » avec le ministère. Il décrit une collaboration « au fil de l’eau », basée sur des échanges informels et des informations non sensibles. Il assume en revanche avoir travaillé comme consultant pour Taïwan pendant six mois, une activité légale et déclarée.