Le report du trafic maritime depuis la mer Rouge vers le cap de Bonne-Espérance, conséquence directe des tensions au Moyen-Orient, fait exploser les risques de collision entre navires et baleines dans l'océan Indien. Selon Le Figaro, ce phénomène, déjà documenté par la science, s'aggrave avec l'intensification des routes commerciales et la lenteur d'adaptation des cétacés aux nouveaux flux.
Ce qu'il faut retenir
- Entre le 1er mars et le 24 avril 2026, 89 navires commerciaux ont transité quotidiennement par le cap de Bonne-Espérance, contre 44 en 2023, soit un doublement du trafic.
- Le trafic des bateaux naviguant à plus de 15 nœuds a été multiplié par quatre, augmentant proportionnellement le risque de collision.
- Les collisions représentent une cause majeure de mortalité chez les baleines, selon une étude publiée en 2024 dans la revue Science.
- Une route alternative pourrait réduire les risques de 20 % à 50 %, tout en n'allongeant le trajet que de 20 milles marins sur des distances allant jusqu'à 10 000 milles.
- L'Afrique australe était déjà identifiée comme l'une des régions à haut risque de collision avant cette crise.
Un détournement maritime aux conséquences écologiques
La guerre menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran depuis novembre 2023 a profondément modifié les routes commerciales. Les attaques des rebelles houthis au Yémen contre des cargos, dont le Galaxy Leader capturé en novembre 2023, ont poussé une partie de la marine marchande à éviter le détroit de Bab-el-Mandeb et le canal de Suez. Résultat : le trafic au cap de Bonne-Espérance a doublé, d'après les données de la plateforme Portwatch du Fonds monétaire international (FMI).
Cette mutation des flux s'ajoute à d'autres bouleversements. Depuis 2011, des groupes de baleines à bosse se nourrissent désormais près du Cap, en Afrique du Sud, un comportement qui accroît leur exposition aux collisions. « Les animaux n'ont pas eu le temps de s'adapter au trafic maritime », explique Chris Johnson, responsable de l'initiative de Protection des baleines et des dauphins au sein du WWF.
Des réactions en chaîne difficiles à anticiper
Els Vermeulen, responsable de l'unité de recherche sur les cétacés à l'université de Pretoria, a été alertée par des vidéos de marins filmant des bancs denses de baleines à bosse traversés par des cargos. « On voyait des personnes à bord de cargos traversant des bancs denses de baleines à bosse en disant : « Waouh, regardez toutes ces belles baleines qu’on voit ». Moi, ça me figeait le cœur parce qu’on savait qu’ils en percutaient quelques-unes », a-t-elle déclaré à l'AFP.
Le phénomène touche particulièrement la baleine franche australe, dont la population voit sa reconstitution ralentie par le changement climatique. Pour cette espèce, déjà vulnérable, l'augmentation du trafic intervient à un moment critique. « Le trafic le plus rapide, qui présente le plus grand risque d'accident, a quadruplé », souligne le rapport dirigé par Els Vermeulen, présenté devant la Commission baleinière internationale (IWC) ce mois-ci.
« Quand elles entendent un navire, [les baleines bleues] s'arrêtent et plongent juste sous la surface. » — Chris Johnson, WWF
Des solutions émergent, mais leur mise en œuvre reste incertaine
Face à cette situation, plusieurs pistes sont explorées pour réduire les collisions. Une route alternative, proposée dans le rapport, pourrait diminuer les risques de 20 % à 50 % selon les espèces, avec un surcoût logistique minimal. Certains armateurs, comme le suisse MSC, l'ont déjà adoptée au large du Sri Lanka ou de la Grèce. À l'échelle du cap de Bonne-Espérance, cette mesure nécessiterait davantage de données pour être pleinement efficace.
Parmi les solutions envisagées, une application dédiée ou un partage de localisation via messagerie pourraient permettre de cartographier les zones à risque en temps réel. Des caméras embarquées, analysées par intelligence artificielle, pourraient également offrir des perspectives d'ici quelques années. « Toutes les solutions et mesures d'atténuation disponibles seront examinées », a assuré le ministère sud-africain de l'Environnement (DFFE) dans un communiqué.
Un écosystème sous pression
L'Afrique du Sud, déjà identifiée comme une zone à haut risque avant la crise actuelle, voit son équilibre écologique fragilisé. Les baleines à bosse, qui s'alimentent près du Cap, sont particulièrement exposées en raison de leur comportement naturel. « Comme elles s'alimentent, elles sont absorbées par autre chose, ce qui augmente les risques », précise Els Vermeulen. Les scientifiques rappellent que les collisions restent largement sous-documentées, malgré leur impact avéré sur la mortalité des cétacés.
Les défenseurs de l'environnement soulignent aussi que cette situation s'inscrit dans un contexte plus large de pression sur les océans. Le changement climatique, en modifiant les courants et les zones de nourrissage, ajoute une couche de complexité à la survie des baleines. Pour Ken Findlay, consultant en économie bleue et contributeur au rapport, « c'est quelque chose qu'on observe depuis 2011. Cela participe à accroître le risque de collisions ».
Le ministère sud-africain de l'Environnement a d'ores et déjà assuré que toutes les solutions seraient examinées, sans préciser de calendrier. En attendant, les baleines de l'océan Indien continuent de naviguer au milieu d'un trafic en pleine mutation, avec des risques qui, eux, ne cessent de croître.
Le trafic a doublé en raison des attaques des rebelles houthis au Yémen contre des cargos, qui ont forcé une partie de la marine marchande à éviter le détroit de Bab-el-Mandeb et le canal de Suez depuis novembre 2023. Selon les données du FMI, entre le 1er mars et le 24 avril 2026, 89 navires commerciaux ont transité quotidiennement par le cap de Bonne-Espérance, contre 44 en 2023.