Selon Le Monde, l’économiste Branko Milanovic, spécialiste des inégalités mondiales, dresse un diagnostic sans appel des mutations profondes qui traversent le système économique mondial. Dans un entretien accordé au quotidien, il analyse les bouleversements récents — choc asiatique, déclin occidental et montée en puissance du national-libéralisme — pour conclure que « il n’y aura pas de retour à l’idéologie néolibérale ». Une affirmation qui ouvre la voie à une réflexion sur la nécessité de repenser les fondements mêmes du capitalisme.

Ce qu'il faut retenir

  • Branko Milanovic, économiste renommé pour ses travaux sur les inégalités, estime que le capitalisme actuel est entré dans une phase de fracture durable.
  • Il identifie trois bouleversements majeurs : le choc asiatique, le déclin occidental et l’avènement du national-libéralisme.
  • Pour lui, « il n’y aura pas de retour à l’idéologie néolibérale », ce qui impose de construire un nouveau système économique.
  • Ses analyses s’appuient sur des décennies de recherche sur les dynamiques de croissance et les disparités de revenus à l’échelle mondiale.

Un capitalisme en crise : trois fractures majeures

Branko Milanovic, auteur de l’ouvrage Capitalism, Alone (2019), revient sur les transformations qui ont marqué l’économie mondiale ces dernières années. Le choc asiatique, selon lui, a redessiné les équilibres géoéconomiques. La croissance fulgurante de la Chine et d’autres économies émergentes a redistribué les cartes, réduisant la part des pays occidentaux dans le PIB mondial. Le déclin occidental, qu’il décrit comme une tendance de fond, s’accompagne d’un affaiblissement des institutions multilatérales et d’une montée des tensions commerciales.

Parallèlement, Milanovic observe l’avènement du national-libéralisme, un courant qui combine libéralisme économique et protectionnisme national. Ce modèle, incarné par des dirigeants comme Donald Trump ou Viktor Orbán, marque une rupture avec le consensus néolibéral des décennies précédentes. « Ce n’est plus le marché qui domine, mais une forme de capitalisme où l’État joue un rôle actif pour protéger les intérêts nationaux », explique-t-il. Un phénomène qui, selon lui, n’est pas un simple épisode, mais bien une tendance de long terme.

Pourquoi le néolibéralisme n’est plus une option

L’économiste rappelle que le néolibéralisme, dominant depuis les années 1980, a montré ses limites. Les crises financières, les inégalités croissantes et l’incapacité à répondre aux défis climatiques ont érodé sa légitimité. « Les populations ont perdu confiance dans les élites économiques et politiques », souligne-t-il. Face à ce constat, il estime que les sociétés doivent envisager des alternatives, même si leur nature exacte reste à définir.

Pour Milanovic, la solution ne réside pas dans un retour en arrière, mais dans la construction d’un système plus équilibré. Il cite en exemple les modèles nordiques, qui combinent flexibilité économique et protection sociale. « Il faut repenser la relation entre marché, État et société civile », insiste-t-il. Une tâche complexe, alors que les idéologies se radicalisent et que les conflits géopolitiques s’intensifient.

Un nouveau système à inventer : quelles pistes ?

Parmi les pistes évoquées par l’économiste, on trouve la fiscalité progressive renforcée, la régulation des multinationales et l’investissement dans l’éducation et l’innovation. Il plaide pour une approche qui dépasse le clivage traditionnel gauche-droite, en intégrant des mesures concrètes pour réduire les inégalités. « Le capitalisme doit être réinventé, pas rejeté », martèle-t-il. Une vision qui rejoint celle d’autres penseurs, comme Thomas Piketty, avec qui il partage une analyse critique des dysfonctionnements du système actuel.

Cependant, Milanovic reste prudent sur les modalités de cette transition. Il reconnaît que les résistances sont fortes, tant parmi les élites économiques que politiques. « Il n’y a pas de recette magique », admet-il. La voie à suivre devra être pragmatique, adaptée aux réalités locales et capable de concilier efficacité économique et justice sociale.

Et maintenant ?

Plusieurs échéances pourraient accélérer cette réflexion sur l’avenir du capitalisme. Les prochaines élections européennes de 2027, qui s’annoncent déjà comme un scrutin clé pour les forces nationalistes et souverainistes, pourraient redessiner le paysage politique continental. Par ailleurs, la COP30 sur le climat, prévue en 2028, devrait placer au cœur des débats la question de la régulation des marchés face aux enjeux environnementaux. Reste à voir si les gouvernements, sous la pression des citoyens ou des crises, oseront s’engager dans une refonte en profondeur du système économique.

Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : le débat lancé par Branko Milanovic dépasse le cadre académique. Il engage l’avenir des sociétés modernes, appelées à concilier croissance, équité et durabilité dans un monde de plus en plus fragmenté.

Le national-libéralisme est un courant économique et politique qui combine des mesures de libéralisation économique (comme la réduction des barrières douanières) avec un protectionnisme national fort. Il se caractérise par une intervention de l’État pour défendre les intérêts économiques nationaux, souvent au détriment des institutions multilatérales. Milanovic cite en exemple les politiques de Donald Trump aux États-Unis ou de Viktor Orbán en Hongrie.