La réalisatrice allemande Valeska Grisebach revient en compétition officielle à Cannes avec « L’Aventure rêvée », un western mélancolique tourné dans la petite ville bulgare de Svilengrad, en pleine mutation depuis la chute du régime communiste. Selon Franceinfo - Culture, ce film, dont la sortie en salles est prévue le 15 juillet 2026, dépeint une société abandonnée à elle-même, gangrenée par les trafics et la criminalité, où trois amis d’enfance tentent de survivre dans un monde régi par la loi du plus fort.
Ce qu'il faut retenir
- « L’Aventure rêvée » est le quatrième long-métrage de Valeska Grisebach, après « Western » (2017), sélectionné en Un Certain Regard à Cannes.
- Le film se déroule à Svilengrad, une ville frontalière de la Bulgarie avec la Turquie et la Grèce, économiquement asphyxiée depuis la construction de l’autoroute.
- L’intrigue suit Veska, interprétée par l’actrice non professionnelle Yana Radeva, qui affronte un milieu dominé par la mafia locale et les rapports de force patriarcaux.
- La réalisatrice explore des thèmes comme l’autonomie des femmes, la résistance et la sororité, sans tomber dans la victimisation ou la logique manichéenne.
- La bande originale et la photographie renforcent le rythme faussement lent du film, évoquant un western des temps modernes.
Un western contemporain dans les marges de l’Europe
Svilengrad, ville de quelque 18 000 habitants, incarne les conséquences d’un abandon économique. Autrefois en plein essor après la chute du mur de Berlin en 1989, elle est aujourd’hui rongée par la corruption et les trafics de migrants, de drogue et de proxénétisme. C’est dans ce décor que s’inscrit l’histoire de Saïd, interprété par Syuleyman Alilov Letifov, un homme dont la voiture, une Passat de 1995, devient l’objet de toutes les convoitises. Son amie d’enfance Veska, archéologue de profession, tente de l’aider après le vol du véhicule. Bientôt, elle se retrouve plongée dans les rouages d’un système criminel où les alliances se font et se défont au gré des trahisons.
Le film s’ouvre sur une séquence où Saïd conduit sa voiture, un symbole de sa liberté précaire. La disparition de ce personnage central propulse Veska au premier plan, la contraignant à évoluer dans un univers façonné par et pour les hommes. Son refus de se soumettre aux pressions d’Iliya, devenu chef de la mafia locale, et des autres figures masculines du récit en fait une figure de résistance discrète mais déterminée.
Une héroïne en quête d’autonomie dans un monde patriarcal
Valeska Grisebach insiste sur le parcours de Veska, qu’elle décrit comme une femme « qui perçoit, observe et prend ses décisions en fonction de ça ». Dans un entretien rapporté par Franceinfo - Culture, la cinéaste précise : « Pas de récit de victimisation : je voulais montrer son autonomie et sa résistance, raconter les rapports de force sans me laisser aspirer par la seule logique de l’affrontement final. » Son personnage, interprété par Yana Radeva — une non-professionnelle du cinéma — incarne une justicière moderne, protectrice des plus vulnérables. Face à l’oppression, les femmes de Svilengrad s’organisent, transformant la sororité en arme de combat. Ces scènes, où la solidarité féminine devient un rempart contre les prédateurs, apportent une lueur d’espoir dans un film autrement sombre.
Le film évite les clichés du western classique pour mieux en capter l’essence : une lutte sans merci pour la survie, où les règles du jeu sont écrites par les plus forts. La réalisatrice joue avec les codes du genre, tout en y intégrant une dimension sociale et politique. Les décors de Svilengrad, ville fantôme où se croisent ruines industrielles et bâtiments délabrés, servent de toile de fond à une intrigue où le passé communiste ne s’efface pas aussi facilement que les régimes autoritaires.
Une œuvre à tiroirs entre résistance et désillusion
« L’Aventure rêvée » s’articule autour de trois amis d’enfance — Iliya, Saïd et Veska — dont les trajectoires reflètent les tensions d’une société en crise. Iliya, ancien allié de Saïd, incarne désormais le pouvoir mafieux, tandis que Saïd, aux antécédents troubles, refuse de se soumettre à nouveau à son ancien complice. Veska, elle, se tient à l’écart de ces affrontements stériles, préférant agir dans l’ombre pour protéger ceux que le système broie. Le film explore ainsi des dynamiques complexes, où les alliances sont précaires et les loyautés souvent trahies.
Avec une durée de 2h41, le récit se déploie à un rythme mesuré, presque contemplatif. Grisebach utilise cette lenteur pour souligner le désarroi des habitants, pris dans l’étau d’un darwinisme social impitoyable. Pourtant, entre les scènes de tension, des moments de grâce émergent, portés par une bande-son envoûtante et une photographie soignée. Le film ne tombe jamais dans le misérabilisme : il montre, sans complaisance ni édulcoration, une réalité brutale, mais laisse entrevoir des lueurs de rébellion.
Ce long-métrage pose également la question de la représentation des marges de l’Europe dans le cinéma contemporain. Alors que les festivals mettent de plus en plus en lumière des œuvres venues des Balkans ou d’Europe de l’Est, « L’Aventure rêvée » s’impose comme un témoignage nécessaire sur les conséquences durables des transitions politiques et économiques.
Pour les spectateurs, le film pourrait aussi servir de miroir à une époque où les inégalités sociales et les replis identitaires alimentent les tensions. Sans donner de leçons, il rappelle que la résistance prend parfois des formes discrètes, mais non moins puissantes.
Valeska Grisebach a été attirée par cette ville frontalière, symbole des déséquilibres économiques en Bulgarie. Selon la réalisatrice, Svilengrad incarne « une Europe oubliée, où les frontières ne sont plus seulement géographiques, mais aussi sociales ». Le choix de ce lieu reflète sa volonté de montrer les conséquences concrètes des politiques d’infrastructure sur les populations locales.
Veska est le personnage central autour duquel s’articule l’intrigue. Contrairement aux autres figures féminines souvent cantonnées à des rôles passifs, elle incarne l’autonomie et la rébellion. Le film met en lumière des femmes qui, malgré un environnement patriarcal, organisent leur propre défense, notamment à travers la sororité. Grisebach insiste sur le fait qu’elle ne voulait pas tomber dans le piège de la victimisation, préférant montrer leurs stratégies d’émancipation.