Alors que Haïti reste souvent représenté à l’écran à travers le prisme de la violence et de l’instabilité, la cinéaste Gessica Généus propose une vision différente de son pays natal. Dans « Marie Madeleine », son dernier long-métrage, elle incarne le rôle-titre avec une présence à la fois lumineuse, fragile et magnétique, offrant une échappatoire poétique à l’image médiatique d’Haïti. Selon Courrier International, qui a recueilli ses propos, Généus explique pourquoi elle choisit de tourner malgré les risques liés à l’insécurité persistante.
Ce qu'il faut retenir
- Gessica Généus incarne le personnage principal de « Marie Madeleine », un film qui s’ouvre sur une scène en bord de mer, loin des clichés de violence associés à Haïti.
- La cinéaste, qui partage désormais son temps entre le Canada et Haïti, insiste sur la nécessité de raconter son pays avec et par les Haïtiens, tant à l’écran qu’en coulisses.
- Elle dénonce l’habitude des productions étrangères de tourner des films censés se dérouler en Haïti hors du pays, comme si les réalités locales n’avaient pas de spécificités propres.
- Malgré les difficultés liées à l’insécurité et aux contraintes financières, Généus maintient une équipe haïtienne majoritaire, tout en collaborant avec des techniciens internationaux, notamment français et canadiens.
- Son précédent film, « Freda », abordait déjà la violence en Haïti, tandis que « Marie Madeleine » cherche à capturer une autre facette de la réalité haïtienne.
Un cinéma ancré dans la réalité haïtienne, malgré les défis
Pour Gessica Généus, le cinéma n’est pas seulement un outil de divertissement, mais un moyen de documenter l’existence des Haïtiens. Dans un entretien accordé à Courrier International, elle explique que son ambition est de « nous immortaliser, nous les Haïtiens, afin que nous nous souvenions que nous existons ». Cette démarche prend une dimension presque politique, tant les représentations médiatiques d’Haïti sont souvent réduites à des clichés de chaos et de désolation. En choisissant de tourner « Marie Madeleine » sur place, avec une équipe locale, elle réaffirme l’importance de montrer Haïti tel qu’il est, sans filtre exotisant ou dramatisant.
Pourtant, cette volonté se heurte à des réalités concrètes. L’insécurité qui règne dans le pays complique les tournages, et les financements internationaux imposent parfois des contraintes. Généus admet que « recourir à des financements internationaux impose d’employer des techniciens qui viennent des pays qui donnent de l’argent ». Malgré cela, elle parvient à intégrer des professionnels haïtiens, tout en collaborant avec des experts étrangers. « J’en profite aussi, cela me permet de travailler avec des gens extraordinaires », précise-t-elle. Ces échanges culturels enrichissent ses projets, même si les défis logistiques restent nombreux.
De « Freda » à « Marie Madeleine » : une évolution thématique
Si « Freda », sorti en 2021, explorait la violence et les tensions sociales en Haïti à travers le portrait d’une jeune femme, « Marie Madeleine » marque un tournant. Le film s’ouvre sur une scène en bord de mer, avec le bruit des vagues en toile de fond, une séquence qui contraste avec les images de crise habituellement associées au pays. « Très loin du Haïti que nous voyons aux actualités », souligne la cinéaste. Ce choix narratif reflète une volonté de diversifier les récits sur Haïti, en évitant de réduire sa complexité à une seule dimension.
Généus ne cherche pas à nier les difficultés que traverse Haïti. Elle reconnaît que son cinéma s’inscrit dans un contexte où « la violence que montrait Freda » reste une réalité. Cependant, avec « Marie Madeleine », elle propose une alternative : montrer la beauté, la résilience et la diversité d’un peuple souvent réduit à son instabilité politique. Ce film s’ajoute à une filmographie qui cherche à donner une voix aux Haïtiens, plutôt que de les représenter à travers le regard d’autrui.
Une équipe majoritairement haïtienne, malgré les obstacles
L’un des engagements forts de Gessica Généus est de travailler avec une équipe haïtienne, que ce soit devant ou derrière la caméra. Elle explique que cette approche est essentielle pour « nous documenter, nous, les Haïtiens ». Pourtant, les contraintes financières et logistiques rendent cette ambition difficile à tenir. Les producteurs internationaux exigent souvent que des techniciens locaux soient embauchés, mais dans des proportions qui ne correspondent pas toujours à ses attentes. Malgré tout, elle insiste : « une bonne partie de mon équipe technique est haïtienne ».
Cette détermination s’accompagne d’une réflexion plus large sur la représentation des pays du Sud à l’écran. Généus critique ouvertement les productions étrangères qui choisissent de tourner des films censés se dérouler en Haïti dans d’autres îles ou pays, comme si les Haïtiens n’avaient pas leur place dans leur propre histoire. Pour elle, cela revient à nier l’identité et la spécificité culturelle du pays. Son travail est donc aussi une réponse à cette tendance, en prouvant que le cinéma haïtien peut exister par et pour les Haïtiens.
Propos recueillis par Marie Bélœil pour Courrier International, ce projet s’inscrit dans une démarche plus large de visibilité des cinématographies africaines et caribéennes, souvent marginalisées dans les circuits traditionnels. En choisissant de mettre en avant des talents locaux, Généus participe à une réappropriation des récits, loin des stéréotypes médiatiques.
Selon ses propres mots, elle explique que son objectif est de « raconter Haïti » avec et par les Haïtiens. Pour elle, le cinéma est un moyen de documenter l’existence de son peuple et de lutter contre les représentations réductrices qui dominent à l’international. Même si les risques sont réels, elle considère que cette démarche est indispensable pour donner une voix authentique à son pays.