Une enquête conjointe de la cellule investigation de Radio France, de la RTS (Radio télévision suisse) et de la RTBF (Radio-télévision belge de la communauté française), publiée ce 19 mai 2026, révèle des dysfonctionnements majeurs dans la gestion par Nestlé de la contamination de laits infantiles par une toxine dangereuse. Selon Franceinfo - Santé, des retraits de produits jugés impropres à la consommation ont été effectués de manière silencieuse en Autriche et en Allemagne, alors que des lots contaminés continuaient d’être commercialisés dans d’autres pays européens.

Ce qu'il faut retenir

  • Nestlé a retardé de plus d’un mois l’alerte sanitaire sur des laits infantiles contaminés par du céréulide, une toxine dangereuse pour les nourrissons.
  • En Autriche et en Allemagne, des retraits « discrets » ont été organisés sans information publique, malgré la confirmation de la présence de toxine dans les produits.
  • Le groupe a bloqué 838 000 pots de lait infantile dans ses usines dès le 26 décembre 2025, mais sans déclencher de rappel mondial avant le 5 janvier 2026.
  • Cinq enquêtes pénales ont été ouvertes en France pour mise en danger de la vie d’autrui, après des hospitalisations et décès de nourrissons.
  • La Commission européenne rappelle que les retraits silencieux n’ont aucune base légale et que l’obligation d’information du public est immédiate dès qu’un risque sanitaire est identifié.

Une alerte sanitaire détectée fin novembre 2025, mais des rappels tardifs

Selon les informations recueillies par la cellule investigation de Radio France, en partenariat avec la RTS et la RTBF, Nestlé avait identifié dès la fin novembre 2025 la présence de céréulide — une toxine produite par la bactérie Bacillus cereus — dans des laits infantiles produits dans son usine des Pays-Bas. Pourtant, le premier rappel officiel n’a été lancé que le 11 décembre, et un rappel mondial n’a été déclenché qu’au 5 janvier 2026. Pendant ce laps de temps, des produits contaminés sont restés dans les circuits de distribution en Autriche, en Allemagne et en France, sans que les autorités sanitaires ne soient immédiatement informées.

Le 26 décembre 2025, Nestlé a bloqué 838 000 pots de lait infantile dans son usine de Boué, dans l’Aisne, après avoir confirmé la présence d’huile d’ARA contaminée par de très fortes concentrations de céréulide. Ces produits, ainsi que ceux fabriqués dans d’autres sites européens, n’ont cependant pas fait l’objet d’un rappel public immédiat. Les autorités françaises, saisies par la direction départementale de la protection des populations (DDPP) de l’Aisne sur le fondement de l’article 40 du code de procédure pénale, ont transmis le dossier au parquet de Paris le 16 mars 2026, sans préciser ni la date ni le contenu du signalement.

Des retraits « silencieux » en Autriche et en Allemagne

En Autriche, les autorités sanitaires ont réalisé des prélèvements le 16 décembre 2025 sur des lots de laits infantiles Nestlé (marque BEBA) et Danone (marque Aptamil). Les résultats, obtenus le 24 décembre, ont confirmé la présence de céréulide à des concentrations de 0,7 et 0,5 microgramme/kg de poudre, des niveaux supérieurs aux seuils considérés comme sûrs par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Pourtant, aucun rappel public n’a été organisé. Les produits ont simplement été retirés discrètement des rayons des grandes enseignes autrichiennes — BILLA, BILLA Plus, BIPA et Sutterlüty — sans alerter les familles ni informer les autres États membres de l’Union européenne.

En Allemagne, où l’usine de Biessenhofen (Bavière) fabrique les lots concernés, les autorités locales ont confirmé à la cellule investigation avoir procédé à un retrait discret dès le 24 décembre, « en étroite coordination avec Nestlé ». Aucune alerte publique n’a été lancée, les autorités estimant que « l’évaluation de ces produits ne laissait pas apparaître de danger sanitaire aigu ». Pourtant, selon le ministère autrichien de la Santé, les échantillons testés ont été jugés « impropres à la consommation humaine » et donc « non sûrs » au regard de la réglementation européenne.

Une réglementation européenne ignorée ?

La Commission européenne rappelle que la pratique des « retraits silencieux » n’a aucune base légale. « Dès lors qu’un produit susceptible d’être non sûr peut avoir atteint le consommateur, l’obligation d’information du public s’impose », souligne-t-elle. Pourtant, en Autriche comme en Allemagne, les autorités ont justifié leur inaction en invoquant l’absence de « risque sanitaire aigu », une interprétation qui contredit les seuils fixés par l’EFSA. En France, les industriels sont tenus, selon l’article R. 413-1 du code de la consommation, d’informer « immédiatement » l’autorité administrative compétente dès qu’un risque pour la santé humaine est identifié. Le non-respect de cette obligation est passible de six mois d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende.

Maître Nathalie Goutaland, avocate de dizaines de familles touchées par cette affaire, dénonce une violation du droit européen. « Un produit susceptible d’être dangereux doit être traité de la même manière qu’un produit pour lequel on a la certitude qu’il est dangereux, explique-t-elle. Nestlé aurait dû prévenir immédiatement les autorités européennes et rappeler les produits contaminés à la première suspicion. »

Nestlé défend sa procédure « stricte »

Contacté par la cellule investigation, Nestlé a défendu sa gestion de la crise en invoquant une « procédure stricte », reposant sur une phase d’évaluation avant tout rappel public. Le groupe estime qu’« agir sans disposer d’éléments consolidés aurait conduit à un rappel incomplet ou erroné ». Concernant les laits infantiles, produits de première nécessité, Nestlé souligne avoir « impérativement cherché à cibler strictement les rappels aux seuls lots concernés afin d’assurer simultanément la sécurité des bébés et la disponibilité des produits pour les familles ».

Pourtant, cette justification ne convainc pas les autorités sanitaires. En France, la direction départementale de la protection des populations (DDPP) de l’Aisne a saisi la justice, et le parquet de Paris a ouvert cinq enquêtes pénales le 30 janvier 2026 pour « mise en danger de la vie d’autrui ». Si les parquets de Bordeaux et d’Angers ont écarté le lien entre deux décès d’enfants et la consommation de lait contaminé, une autre enquête a été ouverte par le parquet de Meaux après la mort, en octobre 2025, d’un nourrisson nourri avec un lait Gallia de Danone. Le lien entre la consommation d’un lait infantile contaminé et l’hospitalisation d’un nourrisson de vingt-quatre jours à Montpellier début février 2026 a, en revanche, été confirmé.

Et maintenant ?

Les conclusions de la mission flash parlementaire française, attendues ce 19 mai 2026, pourraient préciser les responsabilités dans cette affaire et proposer des mesures pour renforcer la transparence des industriels. La Commission européenne, de son côté, a indiqué qu’elle ne se prononcerait pas sur des « scénarios hypothétiques », mais a rappelé que les États membres devaient confirmer officiellement l’existence de retraits silencieux. Une réunion d’urgence des autorités sanitaires européennes est prévue pour la semaine prochaine afin d’harmoniser les pratiques de rappel en cas de contamination alimentaire.

Nestlé, de son côté, affirme collaborer pleinement avec les enquêtes en cours et souligne avoir « tiré les leçons de cette crise » pour renforcer ses protocoles de contrôle. Danone et Lactalis, également cités dans cette affaire, ont indiqué avoir alerté l’ensemble des industriels dès le 30 décembre 2025 après avoir été informés par Nestlé de la présence de toxine dans une huile distribuée par Cargill, fournie par la société chinoise CABIO Biotech. Cette dernière reste pour l’instant silencieuse sur son rôle dans la contamination.

Le céréulide est une toxine produite par la bactérie Bacillus cereus, naturellement présente dans certains aliments. Chez les nourrissons, son ingestion peut provoquer des vomissements, des diarrhées sévères, voire des lésions hépatiques graves. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) considère que des concentrations supérieures à 0,1 microgramme/kg de poudre présentent un risque sanitaire. Dans cette affaire, les lots contaminés présentaient des concentrations allant jusqu’à 0,7 microgramme/kg.