Le 13 avril 2026, une scène particulièrement révélatrice s’est déroulée dans l’enceinte de la Chambre des députés tunisiens. Un député, Tarek Mehdi, a tenu des propos jugés racistes et minimisateurs de violences sexuelles, déclarant : « Une Africaine [noire] ne peut pas être violée, nous avons la beauté en Tunisie. » Ces propos, suivis de rires dans l’hémicycle, illustrent selon Courrier International la persistance d’une « culture du viol » profondément enracinée dans la société tunisienne. Le même jour, une autre affaire a marqué l’actualité judiciaire : Sonia Dahmani, condamnée à dix-huit mois de prison ferme pour avoir dénoncé des actes racistes, a vu sa parole criminalisée tandis que celle du député était applaudie. Ces deux événements, rapportés par le site tunisien Nawaat – média indépendant né en 2004 et connu pour son engagement citoyen –, révèlent une mécanique sociale où l’impunité et la déshumanisation des femmes, particulièrement des femmes noires, se renforcent mutuellement.
Ce qu'il faut retenir
- Le 13 avril 2026, un député tunisien, Tarek Mehdi, déclare à la Chambre des députés que « une Africaine ne peut pas être violée » en raison de la « beauté » supposée des Tunisiennes, suscitant des rires dans l’hémicycle.
- Le même jour, Sonia Dahmani est condamnée à 18 mois de prison pour avoir dénoncé des actes racistes, illustrant une inversion des rôles où la victime devient coupable.
- La « culture du viol » en Tunisie s’appuie sur des interprétations religieuses, comme le verset 223 de la sourate Al-Baqarah, souvent utilisé pour justifier le viol conjugal.
- Les théologiens traditionalistes, à l’image d’Ibn Taymiyya (XIIIe siècle), ont contribué à légitimer la violence conjugale en normalisant la contrainte « non violente » sous couvert de discipline.
- Les femmes noires subissent une double violence : leur corps est à la fois racialisé et hypersexualisé, ce qui banalise les agressions à leur encontre.
- Selon Nawaat, cette impunité est renforcée lorsque les discours racistes et sexistes émanent de représentants de l’État, légitimant ainsi la violence structurelle.
Une culture du viol ancrée dans l’histoire et la religion
La « culture du viol » en Tunisie ne relève pas d’un phénomène récent, mais s’inscrit dans une histoire longue où le corps féminin est constamment réduit à une « prise », une « surface » ou une « promesse d’appropriation ». Comme le souligne l’autrice Rihab Boukhayatia, rapportée par Courrier International, cette vision trouve ses racines dans des lectures religieuses spécifiques. Le verset 223 de la sourate Al-Baqarah, souvent cité, décrit les femmes comme des « champs de labour » dont l’époux peut user « comme il l’entend ». Cette interprétation, largement diffusée, efface toute notion de consentement et transforme le mariage en un contrat où la résistance de la femme devient une faute morale.
Les travaux du théologien traditionaliste Ibn Taymiyya, du XIIIe siècle, ont contribué à formaliser cette vision en établissant une hiérarchie où l’épouse refusant un rapport sexuel sans « excuse valable » serait considérée comme pécheresse. Dans ce cadre, le mari est autorisé à recourir à une « progression disciplinaire » : exhortation, éloignement, puis « correction non violente ». Ces théories, bien que datant de plusieurs siècles, continuent d’influencer les mentalités et les pratiques judiciaires contemporaines. Bref, la violence conjugale y est souvent perçue comme un droit plutôt qu’un crime.
Le racisme comme amplificateur de la violence sexuelle
Si toutes les femmes sont exposées à la violence sexuelle en Tunisie, certaines catégories subissent une violence spécifique, renforcée par le racisme. Les femmes noires, en particulier, sont victimes d’une déshumanisation systématique. Leur corps est construit comme « intrinsèquement consommable », décrit à travers des stéréotypes racistes les présentant comme dotées d’un désir « insatiable » ou « sauvage ». Cette hypersexualisation, couplée à une animalisation, permet de banaliser les agressions sexuelles à leur encontre.
Lorsqu’une femme noire est violée, le crime pèse « moins lourd » dans l’imaginaire collectif, comme si son humanité même était contestée. Cette dynamique est d’autant plus alarmante qu’elle est souvent perpétrée par des hommes en uniforme, censés incarner l’autorité et la protection. Les cas de violences sexuelles commises par des forces de l’ordre – policières, militaires ou de sécurité – sont régulièrement signalés, mais rarement sanctionnés. L’impunité qui entoure ces actes envoie un message clair : le corps des femmes noires n’est pas seulement un territoire à coloniser, mais une frontière qu’on peut franchir sans conséquences.
Quand l’État légitime la violence
Le 13 avril 2026, l’incident survenu à la Chambre des députés n’est pas un cas isolé, mais le symptôme d’un système où la parole raciste et sexiste est non seulement tolérée, mais encouragée. La déclaration de Tarek Mehdi, suivie de rires dans l’hémicycle, montre que ces discours ne sont pas marginaux, mais partagés par une partie des représentants politiques. Pire encore, la condamnation de Sonia Dahmani pour avoir dénoncé le racisme révèle une inversion des valeurs : la victime devient coupable, tandis que l’agresseur est exempté de toute responsabilité.
Cette situation s’inscrit dans un contexte plus large où les droits des femmes et des minorités sont régulièrement bafoués. Malgré les dénonciations répétées des associations féministes et des défenseurs des droits humains, la mécanique de déni persiste. Les violences sexuelles et racistes ne sont pas perçues comme des infractions graves, mais comme des « accidents » ou des « excès » acceptables. Résultat : la Tunisie, souvent présentée comme un pays progressiste dans la région, recule sur les questions d’égalité et de justice sociale.
Ces événements rappellent que la violence ne se limite pas aux actes individuels, mais s’inscrit dans des systèmes qui la légitiment. En Tunisie, comme ailleurs, le combat pour l’égalité et la justice sociale passe d’abord par la reconnaissance de ces mécanismes – et par leur démantèlement.
La « culture du viol » désigne un ensemble de croyances, de pratiques et d’attitudes qui normalisent ou minimisent les violences sexuelles. Elle se manifeste par des discours victimisants (la tenue vestimentaire de la victime est souvent pointée du doigt), des stéréotypes (comme l’idée que certaines femmes « méritent » d’être agressées), et une impunité généralisée pour les agresseurs. En Tunisie, cette culture est renforcée par des interprétations religieuses qui effacent la notion de consentement et par un racisme structurel qui déshumanise certaines catégories de femmes.
Les femmes noires subissent une double violence : celle liée au genre et celle liée à la race. Leur corps est à la fois hypersexualisé (stéréotypes de « désir insatiable ») et animalisé (comparaisons à des animaux ou à des objets), ce qui permet de banaliser les agressions à leur encontre. Historiquement, leur exploitation a été justifiée par des théories racistes qui les déshumanisent. Aujourd’hui, ces stéréotypes persistent dans les discours et les pratiques, y compris au sein des institutions.