Quelque 600 professionnels du cinéma, parmi lesquels des acteurs, réalisateurs et producteurs de premier plan, ont signé une tribune dans Libération pour dénoncer « l’emprise grandissante » de Vincent Bolloré sur le 7e art. Selon Franceinfo - Culture, cette initiative intervient alors que le groupe Canal+, dont l’homme d’affaires ultraconservateur est l’actionnaire de référence, a officialisé en septembre 2025 son intention de racheter 100 % du réseau de salles UGC, troisième exploitant de cinémas en France, d’ici à 2028.
Ce qu'il faut retenir
- Le groupe Canal+ détient déjà 34 % du capital d’UGC depuis l’automne 2025 et vise une prise de contrôle totale à l’horizon 2028.
- UGC exploite 48 cinémas et plus de 500 salles, dont l’UGC Ciné Cité Les Halles à Paris, le plus fréquenté au monde avec plus de 3 millions d’entrées annuelles.
- Les signataires de la tribune craignent une « uniformisation des films » et une « prise de contrôle idéologique » sur l’imaginaire collectif, en raison des positions politiques de Vincent Bolloré.
- Le groupe Canal+ est le premier financeur privé du cinéma français, avec 220 millions d’euros investis chaque année.
- Des personnalités comme Pierre Salvadori ou des associations comme l’Acid s’interrogent sur les risques de concentration du secteur.
Un projet de rachat qui inquiète le monde du cinéma
L’annonce du rachat partiel d’UGC par Canal+, puis de sa totalité, a suscité une vive réaction dans le milieu du cinéma. Dans leur tribune publiée le 11 mai 2026, Swann Arlaud, Juliette Binoche, Adèle Haenel, Jean-Pascal Zadi, Raymond Depardon ou encore Arthur Harari dénoncent un risque de « concentration abusive » qui menacerait la diversité des œuvres. « Canal+ serait présent à toutes les étapes de la vie d’un film, de son préfinancement à sa diffusion en salles ou à la télévision », rappellent-ils, soulignant que cela « ne peut se faire qu’au détriment de la diversité ».
Le réseau UGC, présent dans 48 cinémas et 500 salles en France, représente un acteur clé du paysage cinématographique français. Son rachat complet par Canal+ intégrerait également la société de production et de distribution du groupe, renforçant encore davantage l’influence du milliardaire. Pour Rosalie Brun, déléguée générale de la Société des réalisateurs de films, « plus on a de concentration, moins bien on se porte », dans un secteur déjà fragilisé par la baisse de fréquentation des salles.
Des craintes économiques et idéologiques
Au-delà des enjeux économiques, les signataires de la tribune mettent en garde contre une « idéologie réactionnaire » portée par Vincent Bolloré, dont les positions politiques sont régulièrement pointées du doigt. « En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif », écrivent-ils. Ils rappellent que le milliardaire ne cache pas son « projet civilisationnel, réactionnaire d’extrême droite », à travers ses chaînes comme CNews ou ses maisons d’édition.
Cette inquiétude ne se limite pas au cinéma. Depuis plusieurs années, des syndicats, associations et personnalités dénoncent la mainmise croissante de Bolloré sur les médias et l’industrie culturelle. En avril 2026, des centaines de professionnels de l’édition ont protesté contre le limogeage d’Olivier Nora, PDG de Grasset, une maison du groupe Hachette contrôlé par Bolloré. Dans la musique, Dominique A a annoncé boycotter les salles appartenant au milliardaire, comme l’Olympia ou le Casino de Paris, accusant ce dernier de « tout mettre en œuvre pour que le Rassemblement national accède au pouvoir ».
Des réactions nuancées au sein du secteur
Face à cette polémique, certaines voix tentent de relativiser. Pierre Salvadori, réalisateur et présent en ouverture du Festival de Cannes 2026 avec son film La Vénus électrique, a déclaré comprendre « cette émotion et cette inquiétude », tout en rappelant que Canal+ a « une obligation d’investir dans le cinéma, encadrée par des clauses de diversité et d’indépendance ». « Tant qu’ils respectent ça, je suis à l’aise. (...) Je ne ferai plus de films si on ne me laisse pas faire avec liberté », a-t-il prévenu lors d’une conférence de presse.
Du côté des organisations professionnelles, les avis divergent. Marie Masmonteil, présidente du bureau des longs-métrages au Syndicat des producteurs indépendants (SPI), estime que « les signataires crient avant d’avoir mal ». « Le parallèle avec Grasset ne tient pas. Chez Grasset, les auteurs n’ont qu’un interlocuteur. Dans le cinéma, Canal+ est un financier parmi d’autres, et cette diversité de guichets préserve la liberté de création », avance Zoë Wittock, coprésidente de la Société des réalisatrices et réalisateurs de films (SRF). Marc Missonnier, président de l’Union des producteurs de cinéma, se dit « très attentif » tout en reconnaissant que « le législateur aura peut-être à s’interroger sur ces questions ».
Un débat qui dépasse le cinéma
Le sujet dépasse largement le 7e art. Thierry Frémaux, directeur général du Festival de Cannes, a rappelé sur France Inter que la loi française était « en retard » par rapport aux règles américaines, où les studios ne peuvent pas posséder de salles de cinéma depuis une décision de la Cour suprême de 1948. « Aux États-Unis, ça fait longtemps que ce n’est plus possible », a-t-il souligné.
Au Sénat, les réactions politiques sont contrastées. Jérémy Bacchi, sénateur communiste et membre de la commission culture, juge que le rachat d’UGC par Canal+ « pourrait constituer une menace directe pour la liberté de création et le pluralisme culturel ». Il appelle à « sécuriser la gouvernance des grands groupes de financement » pour éviter toute « ingérence idéologique ». À l’inverse, Jean-Raymond Hugonet, sénateur Les Républicains, s’interroge : « À quel moment l’indépendance culturelle a-t-elle été remise en cause par Vincent Bolloré ? » avant de reconnaître la nécessité d’un « encadrement » pour éviter « un capitalisme débridé ».
Contacté par Franceinfo - Culture, le groupe Canal+ n’a pas souhaité s’exprimer. Le réseau UGC, de son côté, n’a pas répondu aux sollicitations. Vincent Bolloré, interrogé en avril 2026 dans Le Journal du Dimanche sur les « attaques concernant son idéologie », s’est défini comme « chrétien démocrate » et a assuré que les dirigeants de Hachette « continueront à publier tous les auteurs qui le souhaitent ».
Les professionnels craignent une concentration excessive du secteur, où Canal+ deviendrait un acteur majeur à chaque étape de la vie d’un film : préfinancement, production, distribution et diffusion. Cela pourrait réduire la diversité des œuvres et limiter les alternatives pour les producteurs indépendants, selon les signataires de la tribune.
Canal+ détient déjà 34 % d’UGC depuis l’automne 2025. Le groupe vise une prise de contrôle totale d’ici à 2028, sous réserve de l’accord des autorités de régulation. Aucune date précise n’a été communiquée pour la finalisation de l’opération.