Depuis plusieurs années, les alertes se multiplient sur la vulnérabilité des systèmes financiers traditionnels. Les pannes techniques, les cyberattaques et les décisions politiques peuvent, du jour au lendemain, rendre inaccessible l'intégralité des avoirs déposés sur un compte bancaire. Selon nos confreres de Cryptoast, cette menace, souvent sous-estimée par le grand public, mérite une attention particulière alors que les crises financières se succèdent à l'échelle mondiale.
En 2023, une étude de l'Autorité bancaire européenne (EBA) révélait que près de 40 % des établissements financiers européens avaient subi au moins une panne majeure de leurs systèmes de paiement au cours des cinq années précédentes. Ces incidents, parfois limités à quelques heures, ont déjà affecté des millions de clients, rappelle le rapport. Pourtant, les risques systémiques persistent, notamment avec l'augmentation des cybermenaces et l'interdépendance croissante des infrastructures financières.
Ce qu'il faut retenir
- En Europe, 40 % des banques ont connu au moins une panne majeure de leurs systèmes de paiement entre 2018 et 2023, selon l'EBA.
- Les cyberattaques contre les institutions financières ont augmenté de 60 % entre 2020 et 2025, selon les données de l'ENISA (Agence européenne pour la cybersécurité).
- Les retraits forcés en Grèce en 2015 et les limitations en Chypre en 2013 ont marqué l'histoire récente des crises bancaires en zone euro.
- La directive européenne DORA (Digital Operational Resilience Act), entrée en vigueur en janvier 2025, impose désormais aux banques des tests de résilience renforcés contre les cybermenaces.
- Seulement 25 % des Français disposent d'une épargne de précaution couvrant plus de trois mois de dépenses, selon une enquête de l'INSEE en 2025.
Des précédents historiques qui rappellent la fragilité du système
L'histoire récente des crises bancaires en Europe offre plusieurs exemples concrets des risques encourus par les épargnants. En mars 2013, à Chypre, les autorités ont gelé les comptes bancaires de plus de 100 000 clients pour un montant total estimé à 5,8 milliards d'euros, dans le cadre d'un plan de sauvetage négocié avec la Troïka (FMI, BCE, Commission européenne). Les retraits étaient limités à 300 euros par jour, et les déposants ont subi une « taxe » de 6,75 % sur leurs avoirs, rappelle l'accord final signé sous la pression des institutions européennes.
Plus récemment, en 2020, l'Italie a frôlé une crise bancaire lors de la faillite de la Banca Carige, dont les actifs ont été repris in extremis par l'État pour éviter un effondrement du système. Le gouvernement italien a dû injecter 400 millions d'euros pour stabiliser l'institution, illustrant la porosité entre risques bancaires et dettes souveraines. Ces événements, bien que localisés, ont montré que les garanties des dépôts ne sont pas toujours respectées, comme le rappelle le fonds de garantie des dépôts italien, qui n'a pu rembourser qu'une partie des épargnants.
En France, la crise des gilets jaunes en 2018-2019 a également mis en lumière les tensions entre pouvoir politique et secteur bancaire. Plusieurs établissements ont temporairement limité les retraits en liquide dans les zones sensibles, une mesure contestée par les associations de consommateurs mais justifiée par les banques comme une « précaution anti-blanchiment ». Ces restrictions, bien que ponctuelles, ont révélé la capacité des autorités à interférer dans l'accès aux fonds privés, même en temps de paix.
Cybermenaces et pannes techniques : des risques en constante augmentation
Au-delà des crises politiques ou économiques, les cyberattaques représentent aujourd'hui la menace la plus immédiate pour la stabilité des systèmes bancaires. Selon un rapport de l'ENISA (European Union Agency for Cybersecurity), les attaques contre les institutions financières ont augmenté de 60 % entre 2020 et 2025, passant de 210 incidents majeurs à plus de 330 par an. Les méthodes utilisées évoluent : ransomware, attaques par déni de service (DDoS), ou encore compromission des systèmes de paiement en temps réel.
En 2022, la banque néerlandaise ABN Amro a subi une panne généralisée de ses systèmes pendant 48 heures, paralysant plus de 5 millions de comptes. L'incident, attribué à une erreur de mise à jour logicielle, a coûté près de 200 millions d'euros en pertes directes et indirectes. De son côté, la Deutsche Bank a été victime en 2023 d'une cyberattaque sophistiquée visant son système de messagerie interbancaire SWIFT, qui a permis aux pirates de détourner des fonds vers des comptes offshore. Les autorités allemandes ont confirmé que plus de 12 millions d'euros avaient été subtilisés avant que la fraude ne soit détectée.
« Les banques sont devenues des cibles privilégiées pour les cybercriminels, car elles concentrent des masses de données financières et de liquidités », explique Jean-Paul Pinte, expert en cybersécurité et professeur à l'Université catholique de Lille. « Les attaquants savent que, même en cas de panne, les régulateurs hésitent à fermer un établissement pendant une crise, ce qui laisse une fenêtre de tir pour exfiltrer des fonds. » Selon lui, les petites et moyennes banques sont particulièrement vulnérables, faute de budgets suffisants pour moderniser leurs infrastructures.
L'Europe renforce ses dispositifs, mais les garanties restent limitées
Face à ces risques, l'Union européenne a accéléré la mise en place de dispositifs de résilience financière. Depuis janvier 2025, la directive DORA (Digital Operational Resilience Act) impose aux banques, assurances et infrastructures de marché des tests de résistance réguliers contre les cybermenaces. Les établissements doivent désormais prouver leur capacité à maintenir leurs services critiques pendant au moins 72 heures en cas d'attaque majeure. « C'est une avancée significative, mais elle arrive après des années de retard », souligne Isabelle Falque-Pierrotin, ancienne présidente de la CNIL et experte en régulation financière.
Pourtant, les garanties offertes aux épargnants restent fragiles. En Europe, le Fonds de garantie des dépôts (FGDR) en France couvre jusqu'à 100 000 euros par client et par banque, un seuil identique à celui de la plupart des pays de la zone euro. Cependant, ce plafond ne s'applique qu'en cas de faillite de l'établissement, pas en cas de simple panne technique ou de blocage administratif. « Les épargnants confondent souvent garantie des dépôts et liquidité des fonds », rappelle Pierre Vernimmen, économiste à l'École polytechnique. « En cas de crise systémique, comme en 2013 à Chypre, les retards dans les remboursements peuvent s'étaler sur plusieurs mois, voire années. »
En outre, les mécanismes de protection varient selon les pays. En Allemagne, le fonds de garantie couvre jusqu'à 100 000 euros par client, mais avec un plafond global fixé à 5 millions d'euros par banque. Aux Pays-Bas, le système est encore plus restrictif : seuls 50 000 euros sont garantis par client, l'un des niveaux les plus bas d'Europe. « Ces différences créent une inégalité entre les épargnants européens », déplore Monique Goyens, directrice générale de l'association de consommateurs BEUC.
Les cryptomonnaies, une alternative ou un risque supplémentaire ?
Face à cette instabilité structurelle, certains épargnants se tournent vers les cryptomonnaies comme solution de repli. Les plateformes d'échange comme Binance, Kraken ou Crypto.com promettent un accès direct aux fonds sans intermédiaire bancaire, mais cette solution comporte ses propres risques. En novembre 2022, la faillite de FTX, autrefois l'une des plus grandes plateformes mondiales, a entraîné la perte de 8 milliards de dollars pour ses clients, rappelant que le secteur n'est pas à l'abri des crises.
Pourtant, les cryptomonnaies offrent une liquidité quasi instantanée, à condition de détenir ses clés privées. « Avec un portefeuille auto-hébergé, un utilisateur contrôle seul ses fonds, sans dépendre d'une banque ou d'un État », explique Alexandre Stachtchenko, directeur des études chez Cryptoast. « Mais attention : en cas de perte de ses clés ou de piratage, les fonds sont définitivement perdus. C'est le prix de l'autonomie. » Selon une étude de Chainalysis, près de 20 % des bitcoins en circulation sont considérés comme perdus à jamais, faute de récupération possible des clés privées.
Les liens entre cryptomonnaies et système bancaire traditionnel se renforcent cependant. En 2024, la Banque centrale européenne (BCE) a lancé un projet pilote pour un euro numérique, une monnaie virtuelle de banque centrale (MNBC) qui permettrait aux citoyens d'accéder à des fonds directement auprès de la banque centrale, sans passer par les banques commerciales. « L'euro numérique pourrait réduire les risques de panne bancaire, mais il soulève aussi des questions sur la vie privée et le contrôle des transactions », commente Jérôme Pouilly, avocat spécialisé en droit financier.
Une chose est sûre : dans un système où les risques systémiques s'accumulent, la prudence reste de mise. Que ce soit en diversifiant ses actifs, en utilisant des solutions de stockage sécurisées, ou en se tenant informé des évolutions réglementaires, chaque épargnant dispose d'outils pour limiter son exposition. Mais l'histoire récente montre qu'aucune solution n'est infaillible face à la complexité croissante du système financier mondial.
Une panne bancaire correspond à un dysfonctionnement temporaire des systèmes informatiques ou opérationnels d'un établissement, qui peut rendre les fonds inaccessibles pendant quelques heures ou jours. Une faillite, en revanche, implique l'incapacité pour la banque à honorer ses engagements, ce qui déclenche une procédure de liquidation ou de reprise par un autre établissement. Dans ce cas, les épargnants peuvent perdre une partie de leurs avoirs si ceux-ci dépassent le plafond de garantie des dépôts (100 000 euros en Europe).
Les cryptomonnaies offrent une sécurité différente, basée sur la décentralisation et la cryptographie. En cas de détention en portefeuille auto-hébergé (clés privées maîtrisées par l'utilisateur), les fonds ne peuvent pas être gelés ou saisis par une autorité centrale. Cependant, cette autonomie s'accompagne de risques : perte des clés, piratage du portefeuille, ou volatilité extrême des cours. De plus, les plateformes d'échange (exchanges) centralisées, comme FTX ou Binance, restent vulnérables aux cyberattaques ou aux fraudes, comme l'a montré l'histoire récente.
