Les « forêts fantômes », ces étendues d’arbres morts dressés dans l’eau le long de la côte atlantique américaine, ne sont que la partie visible d’un phénomène bien plus large. Selon Futura Sciences, les terres agricoles subissent, elles aussi, les conséquences de l’avancée inexorable des eaux salées, avec des pertes de surfaces productives bien supérieures à ce que laissaient présager les premières estimations.

Ce qu'il faut retenir

  • Plus de 10 000 hectares de terres agricoles ont disparu entre 1984 et 2022 dans les bassins versants de la baie de Chesapeake et de la baie du Delaware, sous l’effet de la montée des eaux.
  • L’intrusion saline progresse jusqu’à sept fois plus vite sur les terres cultivées que sur les forêts, selon une étude de la Batten School of Coastal & Marine Sciences.
  • La hausse du niveau de la mer s’accélère : 4 mm par an depuis 2005, contre 2 mm par an avant cette période.
  • Le réchauffement des océans explique 43 % de cette élévation, tandis que la fonte des glaces contribue désormais à hauteur de 27 % pour les glaciers, 15 % pour le Groenland et 12 % pour l’Antarctique.
  • Les cultures, moins résilientes que les arbres, subissent des pertes immédiates, alors que la mort d’un arbre peut prendre des décennies.

Des paysages silencieux, symptômes d’une transformation en cours

En survolant la côte Atlantique des États-Unis, des paysages étranges apparaissent : des forêts d’arbres morts, figés dans l’eau, victimes de l’intrusion d’eau salée liée à la montée du niveau de la mer. Selon Futura Sciences, ces « forêts fantômes » ne sont pas les seules à souffrir. Les terres agricoles, souvent ignorées dans le débat sur la montée des eaux, subissent un sort tout aussi préoccupant. Entre 1984 et 2022, plus de 10 000 hectares de terres arables ont été engloutis dans les bassins versants de la baie de Chesapeake et de la baie du Delaware, comme le révèlent des chercheurs de la Batten School.

Ces pertes ne sont pas anodines. Elles touchent directement la production alimentaire et les moyens de subsistance des agriculteurs. « Ce ne sont pas seulement des arbres morts : ce sont des terres productives qui basculent, souvent dans l’indifférence », souligne Matt Kirwan, co-auteur de l’étude et professeur de sciences marines à la Batten School of Coastal & Marine Sciences. Les images spectaculaires des forêts fantômes ne doivent pas masquer une réalité plus large et tout aussi alarmante.

L’intrusion saline, un fléau qui progresse plus vite dans les champs que dans les forêts

Les résultats de l’étude, publiés dans la revue Nature Sustainability, révèlent une réalité contre-intuitive : les terres agricoles sont plus vulnérables à l’intrusion saline que les forêts. « Nous avions émis l’hypothèse, et la plupart des gens s’y attendraient intuitivement, que les forêts sont plus vulnérables que les terres agricoles. Mais nous avons constaté le contraire », explique Matt Kirwan. L’avancée des marais dans les zones cultivées est presque deux fois plus rapide que dans les zones boisées, selon les données satellitaires et les mesures de terrain analysées par l’équipe.

Sur le terrain, les signes de cette intrusion saline sont parfois discrets. Une rangée de cultures en bordure de champ qui vire au brun trahit une salinisation progressive des sols. Mais les conséquences sont lourdes : des milliers d’hectares de production agricole sont perdus chaque année. Un propriétaire du Maryland a tenté de s’adapter en creusant deux bassins de retenue sur des champs devenus trop salés pour être cultivés. L’un de ces bassins a été partiellement financé par un programme public visant à créer des habitats fauniques. Une solution locale, mais qui ne suffit pas à enrayer le phénomène à l’échelle régionale.

Les cultures, victimes d’une résilience à court terme

Contrairement aux arbres, dont la mort peut prendre des décennies, les cultures agricoles ont une durée de vie inférieure à un an. Cette différence de résilience explique en partie pourquoi les terres cultivées sont plus rapidement affectées par la montée des eaux. « Il faut parfois des décennies pour qu’un arbre meure. Les cultures agricoles ont une durée de vie inférieure à un an », rappelle Matt Kirwan. Les procédures d’autorisation pour de nouvelles constructions ou aménagements sont souvent contraignantes, limitant les possibilités de protection locale. Résultat : à l’échelle régionale, les terres agricoles restent plus vulnérables que les forêts.

Les chercheurs notent que des aménagements comme les digues peuvent, localement, ralentir l’avancée des eaux. Cependant, ces solutions ne suffisent pas à compenser la vulnérabilité structurelle des terres cultivées. « Dans les zones rurales, tout est plus subtil, mais l’impact n’en est pas moins important », souligne Matt Kirwan. Ces résultats marquent un changement de paradigme : la problématique de la montée du niveau de la mer ne se limite pas aux zones urbaines, mais s’étend désormais aux campagnes, souvent dans l’ombre des débats publics.

Une accélération globale du phénomène

Les conséquences de la montée des eaux s’aggravent sous l’effet d’un rythme d’élévation qui s’accélère. Selon une autre équipe internationale de climatologues, publiée dans la revue Science Advances, la mer monte désormais de 4 mm par an depuis 2005, contre 2 mm par an entre 1960 et cette période. Cette accélération s’explique principalement par le réchauffement des océans, qui explique encore 43 % de la hausse actuelle. Cependant, depuis le milieu des années 1990, la fonte des glaces joue un rôle croissant : les glaciers contribuent désormais à hauteur de 27 %, la calotte du Groenland à 15 % et celle de l’Antarctique à 12 %.

Les scientifiques rappellent que même en parvenant à ramener les émissions de gaz à effet de serre à zéro net, l’inertie des océans et des glaces terrestres continuera de faire monter les mers pendant des siècles. Cette inertie prolonge la transformation déjà à l’œuvre sur les littoraux, où les paysages évoluent sous l’effet de l’eau salée. Les « forêts fantômes » et les terres agricoles perdues ne sont que les premiers signes visibles d’un basculement déjà en cours.

Et maintenant ?

Les prochaines décennies pourraient voir une intensification des pertes de terres agricoles si aucune mesure d’adaptation n’est mise en place. Les chercheurs appellent à une meilleure prise en compte des zones rurales dans les stratégies de lutte contre la montée des eaux. Des programmes publics, comme ceux financant des bassins de rétention, pourraient se multiplier, mais leur efficacité reste limitée à l’échelle locale. Une réflexion sur les pratiques agricoles et les aménagements côtiers sera nécessaire pour atténuer les impacts à venir.

Ces transformations soulèvent également des questions sur la résilience des systèmes alimentaires locaux et la nécessité d’adapter les cultures à des sols de plus en plus salins. Pour l’heure, les scientifiques insistent sur l’urgence de mieux documenter ces phénomènes et d’intégrer ces enjeux dans les politiques publiques, afin d’éviter que les campagnes ne deviennent les oubliées de la crise climatique.

Les cultures agricoles ont une durée de vie inférieure à un an et sont biologiquement moins résilientes que les arbres, dont la mort peut prendre des décennies. De plus, les procédures d’autorisation pour les aménagements de protection sont souvent plus contraignantes dans les zones rurales que dans les zones urbaines, limitant les possibilités de défense locale.

La hausse est principalement due au réchauffement des océans, qui augmente leur volume (43 % de la hausse actuelle), ainsi qu’à la fonte des glaces : 27 % pour les glaciers, 15 % pour le Groenland et 12 % pour l’Antarctique. Ces contributions ont pris de l’importance depuis le milieu des années 1990.