La lutte contre les fraudes sociales et fiscales franchit une nouvelle étape avec l’adoption définitive, ce lundi 11 mai 2026, du projet de loi par le Sénat. Porté initialement par le gouvernement d’Élisabeth Borne puis repris par celui de Sébastien Lecornu, le texte vise à combler un déficit estimé à 1,5 milliard d’euros dans les caisses de l’État, selon les projections gouvernementales. Après un parcours législatif marqué par des amendements multiples et des critiques de l’opposition, la version finale élargit considérablement les outils de contrôle et durcit les sanctions, au risque, selon la gauche, de cibler davantage les particuliers que les entreprises.
Ce qu'il faut retenir
- La suspension des allocations chômage est désormais facilitée en cas de suspicion de fraude, avec une durée maximale de trois mois et un droit de recours.
- Les pénalités pour fraude aux prestations sociales ont été rehaussées, notamment en cas de récidive, tandis que l’automaticité des sanctions a été abandonnée.
- Les contrôles sur les entreprises se renforcent, avec une procédure de « flagrance sociale » pour saisir les actifs des sociétés suspectées de travail dissimulé.
- Les plateformes de VTC devront désormais vérifier l’absence de travail dissimulé chez leurs partenaires, sous peine de sanctions.
- Les transports sanitaires devront être équipés de dispositifs de géolocalisation pour lutter contre les fraudes aux remboursements.
- Le renouvellement des arrêts maladie en télémédecine est limité à un seul renouvellement, sauf exceptions.
Dès son dépôt en octobre 2025, le projet de loi contre les fraudes sociales et fiscales a suscité des débats animés. Présenté comme un moyen de « moraliser le système » et de « rétablir la justice sociale », il a été largement amendé au fil de son parcours parlementaire. Le texte initial comptait 27 articles, mais en est ressorti avec plus d’une centaine, après son passage en commission mixte paritaire (CMP). Cette transformation a été dénoncée par la gauche, qui y voit un déséquilibre croissant en faveur des fraudes sociales plutôt que fiscales. « Le texte s’attaque aux plus vulnérables plutôt qu’aux grandes fortunes », a critiqué Mathieu Orphelin, député écologiste, lors des débats à l’Assemblée nationale.
Des allocations chômage suspendables en cas de suspicion de fraude
Parmi les mesures les plus controversées figure l’introduction d’une procédure permettant de suspendre temporairement les allocations chômage en cas de suspicion de fraude. Cette disposition, ajoutée par le Sénat, autorise France Travail à suspendre les versements dès lors qu’il existe des « indices sérieux de manœuvres frauduleuses, de manquement délibéré à ses obligations ou d’infractions ». Le gouvernement a cependant obtenu que cette suspension ne prive pas le bénéficiaire des « ressources nécessaires aux dépenses courantes de son ménage ». Un recours est prévu, et la durée maximale de suspension est fixée à trois mois, le temps d’une éventuelle régularisation. Les modalités d’application devraient être précisées par un décret en Conseil d’État dans les prochains mois.
Cette mesure s’inscrit dans un contexte où les fraudes aux allocations chômage, bien que minoritaires, représentent un coût estimé à plusieurs centaines de millions d’euros par an pour les finances publiques. Selon les dernières données disponibles, près de 1 % des allocataires feraient l’objet d’une suspicion de fraude chaque année. « La suspension préventive est un outil nécessaire pour lutter contre les abus, mais elle doit être encadrée pour éviter les erreurs judiciaires », a tempéré Olivier Dussopt, ministre du Travail, lors de son passage devant la commission des Affaires sociales.
Des pénalités rehaussées pour les fraudes aux prestations sociales
Un autre volet du texte concerne le durcissement des sanctions en cas de fraude aux prestations sociales. Un article, ajouté en commission à l’Assemblée, prévoyait initialement d’automatiser les pénalités en cas de travail dissimulé ou d’absence de déclaration d’un changement de situation. Cette automaticité a finalement été abandonnée par la CMP, au nom du « principe d’individualisation des peines ». En revanche, le plafond des pénalités a été relevé : en cas de récidive, une fraude pourra désormais coûter jusqu’à 30 000 euros à son auteur, contre 15 000 euros auparavant. « La récidive doit être lourdement sanctionnée, mais chaque cas doit être examiné au cas par cas », a justifié Amélie Oudéa-Castéra, ministre des Solidarités.
Cette disposition s’applique notamment aux fraudes au RSA, dont le coût annuel est estimé à plus de 500 millions d’euros par an selon la Cour des comptes. Les contrôles ciblés sur les bénéficiaires, combinés à une meilleure coordination entre les administrations, visent à réduire ces pertes. Les associations d’aide aux plus démunis craignent cependant que ces mesures ne stigmatisent davantage les allocataires en difficulté.
Un élargissement des pouvoirs de contrôle pour les administrations
Le texte renforce également les moyens d’investigation des administrations. Désormais, les agents départementaux pourront accéder à des documents comme les relevés bancaires pour lutter contre la fraude au RSA. Par ailleurs, l’Assurance-maladie pourra utiliser les données de connexion informatiques des assurés pour détecter d’éventuelles fraudes aux arrêts maladie. Ces mesures s’appuient sur les avancées technologiques récentes, mais soulèvent des questions sur le respect de la vie privée. « L’équilibre entre efficacité et libertés individuelles doit être préservé », a rappelé Jean-Christophe Combe, ministre de la Santé, lors d’une audition au Sénat.
Ces outils s’ajoutent à la création d’une procédure de « flagrance sociale » pour les entreprises suspectées de travail non déclaré. Inspiré des mécanismes existants en matière de fraude fiscale, ce dispositif permet une saisie à titre conservatoire des actifs d’une entreprise en cas de suspicion avérée. Un amendement, soutenu par le gouvernement, a cependant introduit un délai de 48 heures avant que la mesure ne devienne exécutoire, afin d’éviter les abus.
VTC, formations et transports sanitaires : des secteurs sous surveillance
Plusieurs secteurs économiques sont directement impactés par les nouvelles règles. Concernant les plateformes de VTC, la loi impose désormais un « devoir de vigilance » aux entreprises comme Uber ou Bolt. Elles devront s’assurer que leurs partenaires chauffeurs ne pratiquent pas de travail dissimulé et n’emploient pas de salariés non autorisés à travailler. Près d’un chauffeur indépendant sur deux serait concerné par ce système de rattachement, souvent jugé juridiquement flou. « L’objectif est de mettre fin aux dérives d’un secteur où le travail dissimulé prospère », a expliqué Roland Lescure, ministre délégué à l’Industrie.
Dans le domaine de la formation professionnelle, les organismes de formation devront rembourser les fonds perçus si leurs formateurs ne disposent pas des qualifications requises. Par ailleurs, les bénéficiaires de comptes personnels de formation (CPF) devront désormais se présenter aux épreuves prévues par l’organisme certificateur, sous peine de devoir rembourser les sommes mobilisées. Ces mesures visent à lutter contre les arnaques aux CPF, qui ont explosé ces dernières années, avec plus de 100 000 signalements en 2025.
Enfin, le secteur des transports sanitaires n’est pas épargné. Les députés ont approuvé l’obligation pour les entreprises d’équiper leurs véhicules de dispositifs de géolocalisation. Cette mesure, combattue par les taxis en mai 2025, vise à vérifier « l’exécution effective des transports sanitaires facturés », selon les termes du texte. Les fraudes dans ce domaine représenteraient un manque à gagner de plusieurs dizaines de millions d’euros pour l’Assurance-maladie chaque année.
Un seul renouvellement autorisé pour les arrêts maladie en télémédecine
La santé reste un point de friction dans ce texte. Une mesure, retravaillée en CMP, limite désormais à un seul renouvellement les arrêts maladie prescrits en télémédecine pour une durée initiale de moins de trois jours. Cette restriction s’inscrit dans la lutte contre les fraudes massives détectées ces dernières années, notamment via des plateformes en ligne proposant des certificats médicaux sans consultation approfondie. « La télémédecine a un rôle à jouer, mais elle ne doit pas devenir un outil de fraude », a souligné Aurélien Rousseau, ministre de la Santé, lors des débats.
Cette disposition s’accompagne d’un renforcement des contrôles sur les arrêts maladie, avec des sanctions possibles en cas de fausse déclaration. Les médecins libéraux, déjà sous tension, devront adapter leurs pratiques pour respecter ces nouvelles règles, sans pour autant pénaliser les patients en situation légitime de besoin.
En conclusion, ce texte marque une étape supplémentaire dans la lutte contre les fraudes, mais son efficacité dépendra de son application concrète. Entre efficacité économique et respect des droits, le gouvernement devra trouver un équilibre délicat dans les mois à venir.
Un recours est prévu contre les suspensions, mais les modalités exactes ne sont pas encore précisées. Le décret en Conseil d’État, attendu pour cet été 2026, devrait détailler les procédures et les délais, qui pourraient varier selon les cas. Il est conseillé aux allocataires concernés de se rapprocher de France Travail ou d’un conseiller juridique dès réception d’une notification de suspension.
Non. Les relevés bancaires ne pourront être consultés qu’en cas de suspicion avérée de fraude, et uniquement par des agents habilités. La mesure cible prioritairement les situations où les revenus déclarés ne correspondent pas aux dépenses réelles du foyer. Une circulaire ministérielle, attendue pour la fin de l’année 2026, précisera les critères déclenchant ces contrôles.